lundi 2 octobre 2017

Espérer le soleil.

Quand on pense science-fiction, fantastique, fantasy, ce sont bien souvent des auteurs anglo-saxons
qui nous viennent en tête. La production anglophone de récits de ces genres est si énorme que peu seraient sans doute capables de citer des romanciers francophones. Pourtant, il serait mensonger de comparer la France et la Belgique à leur production cinéma. Au niveau de l’écriture, nos pays abritent des talents capables de rivaliser avec nos cousins d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. Citons Émilie Ansciaux, Alex Nikolavitch , Pierre Pevel, Xavier Mauméjean, Thomas Day et Nelly Chadour donc, qui nous occupera le temps de cette critique.

1951. Staline a dévasté l’Europe par le feu nucléaire. L’hiver infernal et radioactif qui s’est installé sur le monde a caché le soleil.
Alors la neige est grise, l’humeur vire au noir à Londres où de l’horreur ayant mis fin à la guerre ont surgit des hordes de créatures démoniaques. Les Rôdeurs ont infesté les souterrains. Des vampires bas de gamme en comparaison de Vassilissa, une vampire russe plusieurs fois centenaire inféodée à l’armée anglaise. (Ça vous fait penser à Alucard dans le manga Hellsing ? Il y a de ça mais la russe est un tout autre animal !)
Alors que des enfants disparaissent, la police lance Vassilissa sur les traces du coupable avant que les tensions communautaires ne ravagent la ville. C’est dans cette ambiance cendreuse qu’Arthur, reporter-photographe américain fera la connaissance de Gwen, pauvre petite fille riche et de Satinder, jeune sikhe dont les petits frères ont disparu. C’est également dans cette bonne vieille capitale de la perfide Albion qu’il retrouvera James Hawkins, chef de la pègre et vieille connaissance.

Le mélange des genres, c’est super. Une fois mixés et incorporés les uns aux autres, il est parfois difficile de placer une histoire dans une case précise. Oh certes, on peut sentir bien souvent un courant dominant mais lui seul ne peut définir l’œuvre. Uchronie, fantastique, urban fantasy, horreur même , se côtoient en un joyeux tour de montagnes…russes, bien évidemment. Pourtant, le train sur le départ semble un peu lent. Chadour va tout d’abord poser ses personnages principaux et malheureusement, l’amateur de vampire déchante un peu quand il comprend (bien trop vite) que l’accent ne sera pas forcément mis sur Vassilissa. Passés cette petite frustration  et la mise en place de l’échiquier, ça y est , la chenille peut démarrer.

Dotée d’un style sans fioriture mais néanmoins travaillé pour ne pas être épuré, Nelly Chadour nous entraine dans un monde ravagé parfois autant que les vies de ses personnages. Généreuse, elle ne prive pas son lecteur de surprise et il serait mensonger de parler ici de roman de vampire car le suceur de sang est un élément fantastique parmi quelques autres dont je vous laisse la surprise.  Si certains aspects fleurent la série B décomplexée mais pêchue, c’est surtout dans les moments d’angoisses et d’explorations psychologiques que l’auteure est la plus forte. Aucun personnage ne sonne creux, car aucun ne l’est. Leurs passés ont marqué leurs psychés, leurs chairs et leurs parcours. Très vite ils existent pleinement pour le lecteur.

L’auteure s’amuse (et nous avec ) en jouant avec les codes et les connaissances populaires sur certains sujets pour les tordre ou en faire quelque chose de neufs. Tous ces éléments profitent à une intrigue qui, une fois sur orbite, ne s’arrête plus avant un grand final tant épique sanglant que cathartique. Une agréable découverte qui ne renouvelle aucun des genres auxquelles elle appartient mais qui se tient, nous tient et fait rimer efficacité narrative avec réel talent d’écrivain ( non, les deux ne vont pas forcément de paire : regarder Da Vinci Code, difficile de lâcher le livre et pourtant au final, c’est pas jojo ) : ça se pose quand il faut, ça hémoglobine , ça brûle , ça surprend et au final, c’est qu’on referait bien un tour dans ce wagon d’Halloween-Land lancé un soir de vendredi 13.

Himmlers Hirn heißt Heydrich

L’Histoire avec un grand H n’est jamais qu’une grande ligne noire vue du ciel.
Mais à mesure que l’on se rapproche, on ne peut que constater que cette entité qui nous semblait simple et assez lisse est en fait une enchevêtrement de moyennes et de petites histoires.
La ligne noire est gravée d’une multitude de hiéroglyphes distincts.
Le battement d’ailes du papillon peut faire basculer le récit ou n’être qu’une anecdote. Mais rien n’est vraiment linéaire, tout n’est pas inscrit dans les livres ou la mémoire collective.
Ainsi, si des figures telles que Jefferson, Louis XVI, Staline ou Hitler naviguent dans la culture de la population, combien connaissent les noms et les actions de leurs proches collaborateurs ?
Les férus d’Histoires ne sont au final pas si nombreux que cela et le cinéma, média de masse par excellence, aime venir de temps dévoiler les branches et les feuilles du tronc de l’Histoire.
L’arbre ne se reconnait qu’à l’anatomie de son arborescence. Sans elle, il est nu !



C’est donc quelques branches de la Seconde Guerre Mondiale que va s’attaquer  Cédric Jimenez, qui avait réalisé La French, thriller français avec Jean Dujardin et Gilles Lelouche , traitant de la «  french connection » dans les années 70. Il replonge de nouveau dans le passé donc, en décidant de nous narrer l’opération Anthropoïde , un attentant allié contre le nazi Reinhard Heydrich, l’homme au cœur de fer, le cerveau de Himmler en personne.

Non dénué de talent et d’ambition, Jimenez s’entoure d’un casting international mais à prédominance anglo-saxonne pour son long-métrage à qui il prévoit une carrière mondiale.
Le scénario s’inspire du roman HHhH de Laurent Binet , dont l’originalité résidait dans la branlette intellectuelle résidant dans la technique d’écriture où l’auteur se mettait en scène, donnant par moment son opinion sur telle ou telle information historique ( une critique des sources n’est jamais une mauvaises choses ) et glissant sur des considérations personnelles ( n’y écrivait-il pas ses espoirs de voir un grand du cinéma américaine se pencher sur son livre ?  ) et critiques littéraires ( 20 pages , oui, 20, consacrée à descendre le roman Les Bienveillantes et que son éditeur a décider de faire sauter. Un journal américain a mis la main dessus et les a traduites si jamais cela vous intéresse).
Cédric Jimenez et ses scénaristes évacuent toutes références à Binet et se concentre sur l’histoire de Heydrich et celle de Jan & Jacob, les deux soldats au cœur de l’attentat contre le SS.

Au cinéma, nous sommes finalement peu habitués à ce que le Nazi nous soit présenté autrement que comme une entité à la limite du mythologique : il est iconique, habité d’une idéologie précise et malfaisante. Il pourrait aussi bien être un vampire ou un zombie. Il est. Point. Comme né d’une matrice nazie qui produirait ces hommes à la chaîne. Comment s’étonner dès lors de l’électrochoc d’un film comme Der Untergang qui présentait un Adolf Hitler humain ( dans le sens psychologique du mot ) ? Expliquer la monstruosité semblait être une hérésie totale, un tollé formidable fera au film une publicité phénoménale.
Pourtant, dès 1952, Robert Merle, dans son roman La mort est mon métier , s’était penché sur la question du basculement d’un homme vers l’idéologie nazie.
Car oui, expliquer n’est pas pardonner. Comprendre est la base absolue de tout raisonnement scientifique, que cela soit dans le domaine des sciences dure ou des sciences humaines ( dont fait partie la psychologie ). Démystifier l’entité « Nazi » est une nécessité , encore plus de nos jours ou des relents nauséeux portant son odeur ou des effluves sœurs pullulent de par le monde. Comprendre l’ennemi, c’est se donner les moyens de l’abattre.

Il est ici notable de constater que, lorsque ces questions sont abordées sous le prisme d'une fiction contemporaine ( La vague ) ou d'un genre considéré à tort comme moins noble (le fantastique et/ou la science-fiction ) , personne ne s'offusque. Comme si représenter le réel (ou du moins un réel passé mais néanmoins passé à la moulinette de l'art cinématographique qui n'est que farce et illusion ) pouvait parfois être un sacrilège. Pour les plus philosophes d'entre vous, tentez de comparer cette réaction outrée de certains avec le "devoir de mémoire", ça risque d'être croquignolet.

Or, si le fantastique et la SF sont si importants en tant que genres, c'est parce que leur faculté allégorique permet d'aborder presque tous les traumas sans avoir peur des tabous et en étant certain de ne pas offenser les victimes. S'attaquer à une réalité historique est donc un exercice délicat car , contrairement à Dark Vador, des victimes du nazisme vivent encore.

Jimenez va entamer son récit en nous présentant une sorte de matin idyllique. Des enfants jouent dans le parc d’une grande bâtisse. Un homme que l’on devine être leur père vient les attraper, les faire rire. Les laissant à leurs jeux d’enfants, cet adulte rentre par la grande porte et va s’habiller pour le travail. Son habit, une uniforme SS vient jeter un trouble. Ce père que l'on devine ou suppose aimant porte l’emblème du mal. Léger malaise. Non, gros, carrément.




Le film embrayera ensuite sur un flashback relativement long, le premier tiers du film, qui nous narrera par le détail qui il est et pourquoi il a adhéré au parti fondé par le petit autrichien barbu. Par la même, c’est le basculement d’une partie de l’Allemagne qui nous est comptée par la métaphore. Disgracié et humilité par la cour martiale devant laquelle il comparait, Heydrich est un peu à l’image du pays , affaibli sous le coup d’une humiliation : le traité de Versailles n’est pas loin. Ce document aura fait du mal au pays, la crise de 29 aura achevé le travail. Action-Réaction. La première loi de Newton s’applique à tout !





Et si j'étais né en 17 à Leidenstadt 
Sur les ruines d'un champ de bataille 
Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens 
Si j'avais été allemand ? 

Bercé d'humiliation, de haine et d'ignorance 
Nourri de rêves de revanche 
Aurais-je été de ces improbables consciences 
Larmes au milieu d'un torrent 
( Jean-Jacques Goldman).

Introduit par sa femme, adhérente au parti, auprès d’Himmler, Heydrich intègre les SS et commence son ascension au sein des services de renseignements. Il y trouve un endroit où exprimer sa frustration sous la forme d’une violence de plus en plus grande. Plus son pouvoir grandi, plus il en usera de manière méthodique et inhumaine. Une véritable machine à tuer se met en place. Intelligent et rusé, il sera de ceux qui mettront sur pied la nuit des longs couteaux ( l’élimination des SA dont les SS dépendaient jusque-là ) et plus tard la solution finale sur les Juifs d’Europe. Hitler le nomme protecteur de la Bohème-Moravie et il part donc prendre ses quartiers à Prague.



Dans le rôle de cet homme frustré et finalement faible à qui le pouvoir a donné un échappatoire ( l’arme préférée et utilisée amoureusement par les médiocres ) , on retrouve Jason Clarke, acteur dont le visage apparait régulièrement sur les écrans mais dont le grand public ignore le plus souvent le nom. Grimé en Aryen pur jus, Clarke transpire son personnage par tous les ports et c’est avec regrets que l’on constatera quelques lignes de dialogues éparses venant sous-ligné ( comme s’il fallait encore le faire ) qu’il est le méchant de l’histoire dont l’ascension est rendue aussi passionnante que glaçante.
Glaçante comme Rosamund Pike ( Gone Girl ) dans le rôle d’une épouse qui finira délaissée et dépassée après avoir mis les pieds de son mari aux étriers du nazisme. Alors que la population souffre sous les coups de son mari (et de ses sbires ), sa psyché encaisse le comportement sadique d’un époux qu’elle pensait connaître, voire peut-être même contrôler. Action-Réaction.



Le second tiers du film est monté selon un parti-pris osé : le faire devenir un second rôle en retrait, soudain, le film nous narre l’entrainement de Jan et Josef, deux soldats tchécoslovaques qui seront envoyé en mission pour tuer Heydrich. Action-Réction.
Espionnage-Contre-Espionnage.

 Nos deux larrons surgissent dans le récit après près de 50 minutes de récit. Et si cette partie de l’intrigue est essentielle, elle nécessite que le spectateur refasse le même chemin qu’au début du film : découvrir des personnages et s’intéresser à eux.
Fort heureusement, Jimenez les plonge très vite dans une ambiance de suspens prenante qui nous fait nous attacher à eux avant de commencer à un peu les connaître. Le destin de ces nouveaux héros et de Heydrich se scellera lors d’une scène explosive qui donnera lieu au troisième acte, paradoxalement plus mou alors que peu avare en action, exactions et sacrifices humains à la cause résistante face à la barbarie hitlérienne. Plus chorale, cette partie de l'intrigue hérite du plus grand nombre de personnages secondaires mais pas d'assez de temps pour les développer pleinement. Ils sont essentiellement une fonction : résistant courageux, petite amie d'un héros, etc... Ce soudain manque de profondeur psychologique jure un peu avec la première partie qui en avait fait sa force motrice.




En choisissant de tourner en numérique sans tenter de donner un cachet «  pellicule de cinéma » à son film, Cedric Jimenez crée une atmosphère dérangeante. Son image n’est plus tant un écran de cinéma qu’une sorte de fenêtre réaliste vers la boucherie (les boucheries) .
Un montage astucieux sous forme de narration à la chronologie alternée et jouant sur les flashbacks vient créer une mécanique narrative intrigante qui va crescendo, jusqu’au 3éme acte donc, plus convenu mais néanmoins puissant émotionnellement.

Portrait psychologique passionnant de la création d’un monstre, récit de guerre et de résistance filmé sans esbroufe ( la violence est sale et sanglante ) mais non sans un sens de l’action cinématographique classique  , le film manque d’un point de vue : s’agit-il d’un drame précis ou d’une aventure guerrière haletante au suspens palpable qui aurait pris le temps et le soin de définir l'ennemi à abattre ?
L’entité finale est bicéphale et impersonnelle. Mais impossible de décrocher avant le générique de fin. Son efficacité réside dans son intrigue tentant de coller le plus près possible à la réalité des faits (et ce même si le cinéma , dans son obligation de narrer un récit , se doit de parfois romancer ou ajuster des détails pour ne pas se perdre en circonvolutions parasites ) et sa bipolarité filmique , une fois assimilée, doit sans aucun doute s’estomper lors de visionnages ultérieurs.

vendredi 29 septembre 2017

"Ghost in the Shell, la saga cyberpunk décryptée" ou " Les androïdes rêvent-ils de se faire pigeonner?"

2017 aura été l’année Ghost in The Shell : un film hollywoodien à gros budget et grand spectacle, l’édition de la série Arise, la ré-édition perfect des divers mangas et la sortie , enfin ( !!!!) en blu-ray de la longue série Stand Alone Complex.

C’est donc avec une certaine joie que fut accueillie l’annonce d’un ouvrage édité conjointement par Huginn&Muninn ( gros éditeurs de beaux livres sur la pop-culture ) et Kana, la branche manga des éditions Dargaud.

Débarque donc sous une couverture à jaquette du plus bel effet Ghost in the shell, la saga cyberpunk décryptée!Un sujet vaste , une promesse colossale.
Mais une promesse électorale tant le titre de l’ouvrage tient d’un mensonge que ne renierait pas 99% de nos élus.

Premier indice qui devrait mettre la puce à l’oreille : l’épaisseur.
160 pages pour décortiquer un corpus de 600 pages et plus de 30 heures d’adaptations cinématographiques et télévisuelles, ça semble plus mince que Kate Moss après avoir perdu un os.

Et en effet, à la lecture, c’est la débandade. Ghost in the shell est une œuvre culte et visionnaire qui aborde des notions aussi passionnantes que l’évolution technologique de pointe : le cyber-espace, les prothèses cybernétiques, ce qui reste d’humain en nous une fois que l’on accepte de petit à petit céder aux sirènes de devenir un cyborg, les I.A , l’évolution politique mondiale, etc…

Les premières annonces sur les sites spécialisés semblaient promettre un ouvrage maousse costaud.Comptez une épaisseur d'un tiers par rapport à cette image.

Et que retrouve-t-on dans ce livre supposé être un hommage à un tel monument ?
Un résumé plus ou moins détaillé des œuvres animées, quelques croquis éparpillés, beaucoup d’images provenant des dessins-animés et deux malheureuses interviews croisées , l’une consacrée aux deux actrices ayant doublé vocalement le major Mokoto Kusanagi et une autre des réalisateurs ayant officié sur les trois déclinaisons japonaises du manga.
Des interviews peu intéressantes tant tout le monde semble vouloir dire du bien de son collègue et se tirer la nouille allègrement dans un bel exercice de langue de bois promotionnel comme le cinéma ultra-commercial aime le faire dans les making-of au rabais inclus dans les bonus blu-ray du premier film venu.

Aucune analyse , je dis bien, aucune, n’est présentée, développée, proposée !
Le titre est donc bel et bien mensonger, rien n’est décrypté à part peut-être certains aspects visuels ( le look de certains personnage et l’architecture…mais le tout reste très à la surface des choses, des choses que le spectateur avait déjà compris à la vision de l’ensemble ).

Le manga de Shirow Masamune est à peine évoqué alors qu’il est à la base de tout.
Kana n'avait les droits que de l'adaptation du premier film en manga, c'est en effet Glénat qui s'occupe de la VF du manga d'origine. Le fait que cet éditeur ne soit pas associé au projet était une puce supplémentaire à notre oreille, un murmure que notre ghost n'a pas senti assez tôt.







Il s'agit en fait de la traduction du livre japonais Ghost in the Shell Perfect Book 1995-2017 , un ouvrage que l'on imagine bien avoir été pensé pour être réalisé en vitesse pour surfer sur la sortie du film de Ruppert Sanders.




Au mieux, le livre est un guide officiel couvrant les dessins-animés, listant les épisodes, proposant des résumés plus ou moins détaillés ( la série Stand Alone Complex se contentant d’en rester à des résumés type Télé 7 Jours car il manquait vraisemblablement de la place pour détailler l’ensemble de la série ) et présentant encore et encore les mêmes personnages dont les allitérations d’une œuvre à l’autre sont identiques à 99% ! Du remplissage pur et simple.




Pour décrypter et analyser Ghost In The Shell, chose que la couverture promet , ce livre est aussi utile qu’une valise sans poignée.
Une arnaque pure et simple qui aurait au moins pu avoir la décence de proposer un bon de réduction pour une crème contre les hémorroïdes qui ne manqueront pas de fleurir sur le derrière des pigeons qui se feront avoir par une cover aguicheuse et leur sentiment d’amour pour une saga riche, complexe et tentaculaire, au moment de refermer ce semi-art book bien pauvre au demeurant.
35€ pour ça, ça fait mal au cul !

samedi 23 septembre 2017

Batman & Double-Face on the route encore vers l'aventure !

Aujourd’hui, 23 Septembre,c’est le Batman Day. Et ouf, je suis encore dans les temps pour proposer un article sur Batounet d’amour.




Après Batman Rebirth en Juin et Detective Comics en Juillet, c’est All-Star Batman qui débarque en VF. La série est scénarisée par Scott Snyder qui officia sur le titre Batman tout court durant plus de 50 numéros ( et même un peu plus si l’on considère ses travaux sur Detective Comics, la mini-série Gates of Gotham et les hebdomadaires Batman Eternal et Batman & Robin Eternal ).
Autant dire que l’homme connait son chiroptère ou tout du moins possède une certaine expérience du terrain Gothamite.



(oui, celui-ci ce n'est pas du Batman mais LISEZ-LE ! )

Harvey Dent, alias Double-Face (ou Pile-ou-Face selon les traductions ) est emmené hors de Gotham par Batman. Le but du croisé à la cape est d’arriver 800 km au loin de Gotham City dans un endroit où se trouverait un remède à la maladie mentale qui ronge Dent depuis qu’il a été défiguré à l’acide. Mais Double-Face ne l’entend pas de cette oreille. Sa situation de seigneur du crime lui va très bien,merci messieurs dames ! Et il entend bien garder sa psyché endommagée.

Il a donc mis son voyage et celui du chevalier noir à prix. Pas pour de l’argent, non. L’ancien procureur a gardé le goût de l’investigation et possède un réseau qui a acquis tous les secrets honteux de , je cite, tout le monde ( prends ça dans la gueule Zuckerberg ! Il connaît d’ailleurs la double identité de Bruce Wayne ! ) : si Batman n’est pas stoppé avant la ligne des 800 bornes, toutes les données seront divulguées. En faut-il plus pour pousser super-vilains et citoyens ordinaires à vouloir à tout prix empêcher nos deux lascars d’arriver à destination ?




Scott Snyder est un scénariste qui connaît ses classiques et comment raconter une histoire. Le bougre est d’ailleurs professeur sur le sujet à l’Université de New York, Columbia et Sarah Lawrence College ( tous situés à ou dans l’état de New York , à savoir la vraie Gotham Américaine ).
Il met en échec le dicton qui veut que «  ceux qui ne savent pas enseignent ». Il a énormément d’imagination et aime jouer avec les codes ( regardez la série qui l’a vraiment lancé, American Vampire  -une tuerie, mangez-en ! - , pour vous en convaincre ).
Cependant , à force de prendre ses marques et ses aises sur Batman, il en est progressivement venu à en faire parfois trop. L’ennemi du mieux.

À l’image de son traitement de Double-Face. Ce dernier avait disparu des comics Batman depuis 2013 : à la suite d’une aventure revisitant ses origines, Harvey lançait sa pièce fétiche pour savoir s’il devait se suicider ou pas. Un grand bang suivra.
C’est pourtant un Harvey en pleine forme (oui, c’est relatif) qui officie ici. Snyder glissera bien une réplique sur un certain coup de feu mais ça sent la facilité absolue. Mieux, il change complètement l’agencement de la personnalité de Dent pour en faire une sorte de Jekyll et Hyde, Dent n’étant pas forcément conscient de ce que projette Double-Face et inversement ! Détail qui n’apparaissait absolument pas la dernière fois que nous l’avions croisé ! Et ne parlons pas du cliffhanger du premier chapitre. Certes, je vous mets au défi de le voir venir. Mais ses conséquences seront presque invisibles.

All-Star Batman se situe dans le prolongement direct de son run sur Batman ( il utilise d’ailleurs ici quelques cases en communs avec Batman puisqu’il co-scénarisa le premier épisode de Tom King qui lui a succédé sur le vaisseau amiral des séries consacrés au milliardaire orphelin ).
Snyder propose une situation bandante, fait souffrir son héros tant physiquement que psychologiquement, multiplie les retournements de situation et tords des concepts connus. Bien que toujours assaisonnée différemment, sa recette sur Batman ne change pas. Pire, à force d’habitudes chopées dans une zone de confort , Snyder grossit le trait de certains de ses défauts au point que certaines situations semblent sortir de la série télévisée des années 60 qui aurait été écrite sous un angle plus violent et sans l’innocence et le kitsch qui marquait ce programme qui ne colle plus du tout aux critères que l’on associe à Batman de nos jours.

Pourtant, Snyder fait tout pour sortir de sa zone de confort (et de celle du héros ) : depuis le début de son run sur Batman, Gotham est un personnage à part entière ? Batman la quitte dès le début de l’aventure pour partir sur les routes avec Harvey Dent. Le chevalier noir est une créature de la nuit ? Ici, il devra bosser la journée aussi, prouvant au passage que les ombres ne lui sont pas forcément nécessaires pour arriver à disparaître face à ses ennemis : ah, on a de l’entrainement et de la ressource ou on n’en a pas. Batman est un être dépressif et noir ? C’est un Batounet Rock’n’Roll avec du répondant ne manquant pas d’un certain humour décalé et adepte du « check » avec son nouvel accolyte qui nous est ici proposé. Une sorte de héros badass des années 80 sorti d’un blockbuster.

Je m'appelle Bruce et je n'ai rien à compenser !

Et si cet aspect blockbuster fonctionne , c’est parce que le récit va vite et reste prenant. Mais manque de profondeur et multiplie les moments What the fuck qui vont du jouissif régressif ( Batman avec une tronçonneuse ) au délire total ( guettez l’implication de La cour des Hiboux, autre invention de Snyder, ici : ridicule ). Quant aux blessures de Batman, celui-ci semble nous avoir caché qu’il était de la famille, éloignée, de Wolverine. Ces gros défauts font grincer des dents et des neurones lors de la lecture de ce road-movie effréné. Pire, alors que l'un des enjeux dramatiques majeurs reste " Qui a raison de placer sa foi dans l'homme de la rue ? Batman qui veut voir le bien ou Harvey qui cherche à prouver que l'occasion de se laisser au mal fait le larron ? " , celui-ci ne sera vaguement développé qu'épisodiquement.

Allo Alfred ? Ça va couper !

Ce récit principal est entrecoupé par une histoire secondaire centrée sur Duke Thomas, le nouvel acolyte de Bruce Wayne ( que l’on retrouve aussi dans la série de Tom King ) . Sortir du schéma Batman et Robin semble être le leitmotiv de Snyder depuis son arrivée à Gotham et de facto, cela devient une technique de Bruce également. Cette histoire courte nous narre la formation de ce nouvel allié selon une méthode très tirée par les cheveux dont on perçoit mal les tenants et les aboutissants (mais patience, c’est peut-être à dessein que les choses sont pour l’instant floues ).  Très plan-plan, le scénariste ne nous accroche vraiment que grâce au mystère que doit résoudre Duke.

Aux dessins de l’intrigue principale, on retrouve John Romita Jr. Le dessinateur prodige puis déclinant de chez Marvel semble avoir découvert une nouvelle force intérieure depuis qu’il travaille chez DC Comics. Son story-telling rivalise avec celui qui était le sien lorsqu’il assurait la partie graphique des différents titres consacrés à Spider-Man sur lesquels il était passé. Et son trait trop souvent brouillon ces dernières années retrouve enfin de l’assurance ! Il insuffle une véritable énergie à ses planches, une énergie qui participe pleinement à l’envie de ne pas lâcher l’aventure même lorsqu’elle nous semble abracadabrantesque ! Il retrouve l'univers du Dark Knight après The Last Crusade ( non , pas le film de Spielberg ! ).

La partie centrée sur Duke quant à elle échoit à Declan Shalvey. Son trait plus simple élégant est malheureusement en dessous de ses capacités ; capacités démontrées sur l’actuelle série Injection de Warren Ellis mais aussi sur ses épisodes de Moon Knight, le Batman de Marvel. Si Batounet avait été le principal protagoniste de cette petite histoire, il aurait sans doute été plus à l’aise mais avec un héros aussi peu charismatique et monolithique que Duke Thomas (on dirait un motard bien protégé à peine customisé ) , Shalvey ne semble pas très inspiré sans pour autant être honteux. Mais il est capable de bien mieux.




All-Star Batman est la plus faible des « nouvelles »séries Batman jusqu’à présent. Efficace mais anecdotique et flanquées de défauts franchement gênants, elle contentera les fans hardcore de la chauve-souris ( et encore, à condition d’avoir d’autres sources à disposition ) et peut-être les amateurs de virées sur les routes dopées à l’adrénaline et à l’action. Mais sa grande qualité reste de sortir Batman de son environnement habituel, le forçant à plus d’efforts. Peut-être faut-il y voir une allégorie sur le travail de Snyder, qui lui aussi devra en fournir un peu plus à l’avenir ?
Chaque arc narratif sera assuré par un dessinateur différent (et pas des manchots apparemment ) , une légère plus-value qui attirera les lecteurs fans de certains artistes.

vendredi 8 septembre 2017

Coulrophobie : critique du film "IT ( "Ça") d'après Stephen King.

«  Je me sentais bien.
Jusqu’à ce que je voie Derry.
Quelque chose allait mal dans cette ville et je pense que je l’ai su dès le début.
(…)Une artère verte traversait le centre de la ville. De loin, elle ressemblait à une cicatrice. Autour de cette ceinture verte en zigzag, la ville semblait exclusivement grise et noire de suie sous un ciel coloré en jaune pisse par ce qui sortait (…) de toutes ces cheminées d’usine.
(…) , je l’ai détestée au premier regard. »
Jake Epping, sous la plume de Stephen King ( dans le roman 22/11/63 )



On avait laissé Andrès Muschietti en 2013 avec le film d’horreur poétique Mama (avec Jessica Chastain,produit par Guillermo Del Toro : ces deux-là allaient tourner Crimson Peak ensemble peu après,mais je m’égare).
Nous le retrouvons devenu Andy Muschietti, prénom anglicisé, avec l’adaptation de «Ça » , le roman fleuve culte de Stephen King (j’en profite pour rappeler que Stephen se prononce bien Steven, oui comme Spielberg).

Déjà adapté sous forme de téléfilm en deux parties dans les années 90, « Ça » est souvent considéré comme le livre le plus flippant de l’auteur installé dans le Maine ( lisez Salem, on en reparlera ) . Il sera tenté par l’auteur de ces lignes ( c'est-à-dire moi, votre serviteur attitré ) de faire la part des choses, de parler du film surtout en évitant un maximum de le comparer au matériel littéraire dont il est issu. La littérature et le cinéma étant deux arts profondément différents bien que cherchant le même résultat, à savoir nous transporter dans le spectre émotionnel par le biais d’une histoire.

Derry, Maine.Octobre 1988. Bill ,tout jeune adolescent est alité en cette pluvieuse journée d’automne. Cela ne l’empêche pas de fabriquer un bateau en papier pour son petit frère Georgie, qu’il aime beaucoup. Georgie sort donc jouer avec son joujou. Le place dans une rigole pleine d’eau et suis cette embarcation lilliputienne suivre sa route nautique…jusqu'à une bouche d’égout. Hors, dans ce tunnel où se mélange eau de pluie acide, pisse, merde et autres détritus, apparaît la tête d’un clown jovial qui entame la conversation avec le jeune garçon. Du sang coulera, effacé par la pluie et oublié par la lâcheté d’une adulte ayant assisté à une partie de la scène.
Georgie ne reviendra pas à la maison.
Été 1989 : Bill et ses amis, Le club des ratés, subissent les assauts d’une bande d’ados plus âgés. Ces crétins décérébrés et violents qui feraient passer un baraki(1) pour un intello ont commis l’erreur de s’en prendre à d’autres enfants. Ne laissez jamais vos ennemis s’unir nous enseigne la sagesse chinoise. Le club rencontre donc Ben, Mike et Beverly. Ils n’ont pas que le point commun d’être harcelés à l’école. Ils ont vu quelque chose. Dans cette ville , un mal rôde. Qui semble réveiller la violence des adultes et s’attaquer aux enfants. Le club l’a vu, fugacement ou frontalement : un clown. Et puisque personne ne fait rien, eux vont devoir faire quelque chose.




Le monde des enfants n’est pas DisneyLand.
L’enfance est le domaine des monstres, réels ou imaginaires.
L’enfance est l’endroit où la peur rôde. La peur du placard ou de la cave, où les monstres de notre imagination ( seulement eux ? ) attendent de nous attraper pour nous dévorer.
La peur des monstres bien réels eux, comme certains autres enfants, plus grands, plus forts, plus bêtes : satisfaits de leur position de force comme le sont souvent les médiocres avec du pouvoir et n’attendant qu’une occasion de rouler des mécaniques infernales .
Et la peur des parents, figure d’autorité qui peuvent vous étouffer dans le but de vous garder près d’eux et remplir leur vie misérable , de vous malmener car leurs pulsions sadiques et sexuelles veulent faire de vous une victime qui n’osera rien dire ou la peur d’être seul face à des parents presque invisibles qui vous laissent vous démerder(2).
La trinité de la peur infantile se retrouve dans «  Ça ».  Et ça marche en plein. Pourquoi ? Pour une raison toute simple : nous sommes tous des enfants.

Certes , les adultes semblent l’oublier, comme si l’âge était une mue. Non, l’âge est une couche de plus sur la poupée russe que nous sommes. Et la première poupée, celle tout au fond, est celle d’un enfant. Nous grandissons, nous évoluons, mais nous voyageons avec les étapes de notre vie, moins exposées, mais toujours là, prête à se mouvoir jusque dans nos souvenirs si on les titille un peu. Et c’est justement en la titillant dès les premières minutes du film que Andy Muschietti nous happe pour ne plus nous lâcher durant 135 minutes. Une simple expédition dans une cave humide et mal éclairée suffit à nous rappeler que oui, nous avions peur du noir, de descendre sous terre…et qu’il en faut peu pour que notre cerveau se connecte à cette partie de nous que l’on oublie trop souvent.  Il est bien aidé par un directeur de la photo compétent, Chung-hoon Chung habitué de Park Chan-wook (oui, la photo délicieuse de The Handmaiden/Mademoiselle, c’est lui ) et par le compositeur Benjamin Wallfisch, déjà responsable de A cure for wellness .

Véritable casse-tête chinois d’adaptation, le roman de King est connu des fans pour sa structure narrative particulière qui entrelace deux époques distinctes : la fin des années 50 où une bande de gamins est confrontée à un monstre hideux et la fin des années 80 où ces derniers, devenus adultes, reviennent finir un boulot qu’ils espéraient achevé. Le film se concentrera uniquement sur les kids, transposés à la fin des années 80
Logique : lorsque le livre est paru dans les années 80, ce sont les 50’s qui faisaient office de fantasme nostalgique. Une adaptation se devant de parler à son public actuel, changer les époques est bien vu et absolument pas dommageable.
Mieux , le film ne surfe absolument pas sur la vague «  Les 80’s c’était trop cool » et les clins d’œil sont discrets, simple éléments de décors là où une série comme Stranger Things ( très prenante au demeurant ) semble crier tous les quarts d’heure «  Hé, regardez, je connais mes classiques et je vous le montre ! » ).

Le scénario doit pourtant faire des choix cornéliens : comment adapter , en un peu plus de deux heures , près de 1200 pages sont 65% sont consacrées aux gamins ? Adapter, c’est trahir. Alors trahissons, mais faisons le bien.
Le script élague dans le texte, retiens des scènes chocs mais les place parfois dans un autre contexte, le but est de créer une tension palpable et du lien entre les protagonistes qui affrontent alors des épreuves ensemble et démontrent leur empathie les uns envers les autres dans un environnement pourri.
L’ADN, le squelette et la substantielle moelle sont là, seul le corps est sensiblement différent. Comme un faux jumeau terriblement ressemblant. Cette moelle conserve aussi l’interconnexion de l’univers de King ( oui, tous ses romans sont liés aux autres par l’entremise du cycle La Tour Sombre essentiellement bien que cela soit en fait plus complexe ) : ainsi, les fans ne manqueront pas de remarquer quelques clins d’œil à ce cycle Jupiterien d’une fantasy atypique ( guettez au début du film cette statue sur laquelle un petit malin a gravé 19 19 : c’est subtil mais le connaisseur appréciera la référence).
Deux avantages de se construire le film de manière linéaire : le premier, c’est que l’histoire proposée ne connait pas de temps mort , c'est-à-dire le pire ennemi du cinéaste. Secundo, en cas d’échec au box-office, le public aura quand même eu droit à une histoire complète qui peut se passer d’une suite.
L’inconvénient, c’est que le cinéma supporte mal la multiplication des héros au sein d’un même film, il faut quelques rôles forts et des seconds rôles,il faut un fil conducteur. Ainsi, c’est surtout Bill et Beverly qui seront mis en avant , le reste de la bande étant les seconds couteaux, développés certes, mais bien moins que les autres.

Dans le cadre du film, ça fonctionne même si l’on sent qu’il manque un petit quelque chose. Mais les fans risquent de jaser car «  tel ou tel perso n’est pas mis plus en avant, c’était mon préféré merde. » . Il serait pourtant malhonnête de dire que le reste de la bande sert à faire tapisserie, chacun ayant son moment de gloire ( de trouille ! ) et aussi fugaces soient-elles parfois, leurs psychologies évoluent le temps d’un plan ou d’une scène complète. Les parents, parfois véritables démons, ont-ils encore une chance d’autorité face à des enfants qui affrontent le diable en personne ? Le film semble dire, par endroits, que « la seule chose dont il faut avoir peur, c’est la peur elle-même ».

Et la peur, elle est bien là : de façon simple parfois, en utilisant le jump scare (avec parcimonie ) , de manière plus complexe le reste du temps, l’ambiance malsaine se glissant sous votre peau, jusque votre moelle osseuse et remontant le long de votre échine dorsale jusque à se lover dans votre petit cerveau reptilien et activant ce sentiment aussi salutaire que dérangeant : la peur.
Ainsi, ce sont autant les images chocs et dérangeantes que les ambiances sombres et ombrées ( dans des décors anxiogènes comme c’est pas permis ) que le réalisateur convoque à l’écran : on frémit de ce que l’on y voit, on s’accroche à son siège de ce qu’on le n’y voit pas (mais on le suppute, on le devine…on le sent ). Et à ce niveau, que l’on craigne autant de voir un monstre qu’un ado violent apparaître dans le champ pour s’attaquer au club des ratés, voila bien une réussite.





Le réalisateur ne reste pas en mode «  frisson » durant tout le film. Pour que l’on s’attache aux personnages, encore faut-il nous les montrer dans leur vie ordinaire. Ainsi on se prend de sympathie pour ces héros en culottes courtes qui subissent les derniers harcèlements scolaires de l’année avant de plonger avec eux dans un été qui aurait dû être délicieux et où pointent déjà la nostalgie du temps passé quand les premiers émois sensuels font leur apparition.
Tous les groupes d’amis qui ont connu « une fille » dans la bande le savent, on finit tous par en tomber un peu amoureux. Beverly devient donc un liant essentiel pour le club des ratés et c’est ce lien si puissant que le réalisateur doit développer pour que l’on croit à son histoire. Sans en faire trop , ce qui rendrait la chose artificielle, Muschietti capte les sentiments naissants de nos héros. Cette force émotionnelle positive qui viendra nourrir leur courage et leur détermination face à l’horreur absolue.

Pour créer une telle alchimie, il faut plus qu’un talent de directeur d’acteurs, il faut les bons interprètes.
Si Stan, Mike et Ben sont en retrait (et au final, un peu lambda ), il faut ici souligner le travail très pro de Jaeden Lieberher en Bill le bègue, véritable héros de l’histoire dont la quête est personnelle : son frère est mort et il se sent responsable , et de Sophia Lillis en Beverly , cœur (com)battant du film qui devrait rappeler à certains le personnage interprété par Elle Fanning dans Super 8 de J.J Abrams ( un gros hommage à Spielberg et sans doute sans le vouloir à King, tant leurs deux visions de l’enfance se rapprochent énormément malgré des traitements différents). Et attendez de voir le petit Georgie lors de ses apparitions fantomatiques : non seulement l’acteur est effrayant dans son jeu mais le malaise est total tant sa performance malsaine entre en contradiction avec notre vision d’un jeune enfant qui se doit d’être pur et bisounours. Tordez les images liées à nos instincts ataviques et contemplez le résultat !


 "J'ai vu un Jésus grossièrement sculpté descendre le canal au fil de l'eau et disparaître dans le tunnel passant sous Canal Street. On distinguait ses dents entre ses lèvres écartées en un rictus hargneux.
(...) il y avait quelque chose à l'intérieur de cette cheminée d'usine effondrée.(...).Et à l'intérieur du conduit - dans les profondeurs de cet énorme boyau - quelque chose bougeait et s'affairait."
Jake Epping, sous la plume de Stephen King ( roman 22/11/63)






Quant à l’horreur visuelle, le réalisateur a eu la bonne idée de ne pas miser sur le tout virtuel comme l’aurait fait le premier tâcheron venu. C’est donc un savent mélange de maquillage , d’effets mécanique et d’images de synthèse qui se marient ici pour donner naissance au fameux clown et ses divers avatars phobiques. Le résultat n’est pas effrayant à vous faire fermer les yeux, il est efficace à vous empêcher de vouloir les fermer : qui sait alors ce que la chose pourrait vous faire ?

Une horreur qui surgit dans une petite ville d’Amérique typique, et qui a été trouvée par l’équipe de repérage…au Canada ! C’est en effet en grande partie dans l’Ontario que fut tourné le film ( de plus, un tournage au Canada est notoirement moins cher qu’aux States ) même si quelques vues de Bangor, la capitale du Maine et ville de résidence de King, sont utilisées dans le long-métrage.

Imparfait , notamment dans son attribution de l’importance des personnages ( c’est pas un Harry Potter ici , ils auraient tous dû être sur le devant de la scène ), « Ça » est une réussite salutaire pour les adaptations horrifiques de King qui étaient rarement convaincantes voir carrément loupées.  Une adaptation-trahison bien pensée qui a décidé de faire son truc tout en préservant le plus important : l’âme du roman et les âmes des personnages.



Je pense que c'était Derry qui se trouvait là-dedans - tout ce qui allait mal chez elle, tout ce qu'elle avait détraqué, tapi dans ce tuyau. En hibernation. Laissant croire aux gens que les mauvais jours étaient finis, attendant qu'ils relâchent leur vigilance et oublient qu'il y avait eu des mauvais jours. 
Je me suis enfui en toute hâte et jamais plus je ne suis retourné dans cette partie de Derry.
Jake Epping sous la plume de Stephen King ( roman 22/11/63)


"J'ai même commencé à mettre en doute la certitude de Beverly Marsh selon laquelle les mauvais jours étaient révolus pour Derry,et je me suis surpris à imaginer  (...) qu'elle en doutait elle-même. N'avais-je pas entrevu une étincelle de perplexité dans ses yeux ? Le regard de quelqu'un qui n'y croit pas tout à fait mais qui désire y croire ? Qui a peut-être même besoin d'y croire ? "
Jake Epping, sous la plume de Stephen King ( idem).

" Le piédestal était presque complètement enfoui dans la neige,mais la plaque vissée dessus était encore visible. (...) :
À CEUX QUI DISPARURENT DANS LA TEMPÊTE
DU 31 MAI 1985
ET AUX ENFANTS
TOUS LES ENFANTS
AVEC AMOUR DE LA PART DE 
BILL,BEN,BEV,RICHIE,STAN,MIKE
LE CLUB DES RATÉS
Tracé à la bombe en grande lettres hachées , également bien visible à la lumière des phares, figurait en réponse ce message :
LE CLOWN VIT ENCORE "
Dreamcatcher,Stephen King.

: un baraki, pour nos amis français, c’est un peu le beauf ultime, dont le sens de la mode est inexistant, passant d’un legging imprimé léopard ou un jogging aux couleurs jamais harmonisées entre elles. Ses pires ennemis sont le bac de bière vide , l’ensemble de la syntaxe française et l’ONEM qui peut lui supprimer les alloc’s du chômage. Il est en général accompagné d'un fratrie (la sienne ou qu'il aura généré par la grâce du prix trop élevé de la capote ou de l'avortement ) composée de Kevin, Jason , Logan ... Pour plus de renseignements, se référer à cet ouvrage de référence :



2 : Point commun entre les deux Steve ( Spielby et King ) : ces adultes qui ne voient pas ou ne veulent pas voir le problème. Nous en avons un exemple dans E.T où la mère est complètement aveugle à la situation, même quand elle partage la cuisine avec le gentil extra-terrestre. La situation est bien entendu bien plus mortelle pour les enfants quand les adultes refusent de voir un monstre qui ferait pisser dans son froc l’Alien de Ridley Scott.

samedi 15 juillet 2017

Divine hérésie.

Jason Aaron et R.M Guera refont équipe après le récit policier tendu et à tiroirs qu’était Scalped.
Leur nouveau jouet commun, The Goddamned , se place dans une catégorie totalement différente.
Catégories plutôt car Jason Aaron ne se contente jamais de rester dans la même veine au sein d’un récit, mêlant les sous-genres d’un genre (oula, ça va , vous suivez ? ) allègrement pour surprendre le lecteur et s’amuser à l’écriture.
Blasphématoire et foncièrement hérétique.

1600 ans après le départ forcé d’Adam et Eve du jardin d’Eden ( une sombre histoire de pomme et de serpent qui parle…m’est idée qu’on savait en fumer de la bonne là-bas ), un homme arpente le monde. Il vient de se réveiller dans une fosse à merde, jadis point d’eau potable d’une tribu qui n’a rien trouvé de mieux que de saloper l’endroit.
Peu jouasse, notre dormeur du val pollué va se rendre au cœur de la tribu des osseux, un clan qui pensait lui faire facilement la peau. Mais il a le cuir solide et le leur est sur le point de se retrouver troué.

Vivant de la violence, pour la violence, l’homme avance, seul. Il est marqué à jamais : dans un monde où règne le chaos et les blessures, il ne porte aucune cicatrice. Une marque invisible vue de tous, une marque qui le place en dehors de l’humanité. Il est Caïn, il a inventé le meurtre et Dieu l’a puni pour cela. Il a vu le paradis, il a vu le monde beau. Et ensuite, l’humanité a détruit le monde. Mais cela ne le regarde pas, n’est-ce pas ? Lui, tout ce qu’il veut, c’est mourir, enfin. Alors il marche, à la recherche d’une faille dans la logique de ce divin enculé qui l’a maudit à jamais. Il finira par croiser Noé, bigot dévot qui rase le bois de la planète pour construire une arche en vue de survivre à un déluge qu’il annonce. La rencontre ne se passera pas pacifiquement.



Athée depuis des années, Aaron a été élevé dans la foi baptiste. Il est resté fasciné, ce sont ces mots, par les thèmes de la religion chrétienne et la foi. Fasciné, mais pas complaisant. Fonçant tête baissée dans le monde tel qu’il aurait été selon les théories bibliques et les créationnistes , Aaron ne se prive pas de faire vivre les humains décadents que le Tout-puissant veut faire partir en tirant la chasse de ses grosses toilettes ( donc oui, si Dieu existe, la Terre est son égout, pensez un peu à ça ) avec des espèces rappelant nos bons vieux locataires de Jurassic Park.




Plaçant son récit dans un désert total, le scénariste joue autant sur le terrain de Conan que de Mad Max (l'intrigue peut autant se dérouler loin dans le passé que dans le futur, sans vrai rappel temporel ), lançant un héros solitaire qui a tout perdu dans un espace où les restes de la civilisation se disputent les maigres ressources disponibles.
La loi du plus fort prévaut et Noé nous apparaît sous des traits bien plus dégueulasses que dans le film puant de Darren Aronofsky (étrangement, la bande-dessinée tirée presque du même scénario est bien différente dans la nuance et reste agréable, comme quoi...) dont le héros interprété par Russel Crowe passerait presque pour un humaniste à côté de celui qui nous occupe ici : violent, sûr du divin  consentement en ses actions, aveuglé par sa foi.
Difficile de ne pas voir les parallèles entre ce monde et le nôtre lors de la lecture. Un monde tellement perverti que même la rare beauté devient sauvage et ivre de sang, à l'image de ce paon avide de chair fraîche croisé le temps d'une page.
La nature devient aussi folle que l'humanité dès lors que même les loups se dévorent entre eux.



Odyssée barbare érudite, sanglante et désespérée, les aventures de Caïn sont un coup de poing dans la gueule, un coup de gueule contre le monde, un monde dévasté et ravagé par la bêtise et la crasse. La cruauté se cache partout, l’espoir nulle part.
À l’est d’Eden, rien de nouveau, tout est moins beau.
Les similitudes entre le récit et d’autres archétypes venus de genres différents s’entrechoquent comme les lames sur les os des victimes de raid, un héros détaché voire cynique, figure du héros solitaire qui se trouve une conscience (avant de la reperdre ? ) , des seigneurs de guerres tout-puissant mélangeant religion et voie guerrière ( Daesh, Immortan Joe…) qui imposent leurs vues par la guerre , le viol et l'esclavagisme.
Les couches du récit sont nombreuses. Comme un oignon.

Les dessins de Guera viennent encore plus accentuer l’horreur de l’endroit, son style étant taillé pour saisir les traits grossiers de la misère et de la déchéance mentale et physique des protagonistes et de leurs habitats. On peut presque sentir l’odeur de merde et de pisse en regardant trop longtemps les cases. Elle s’insinue jusque dans notre cerveau.

Nourri d'influences diverses, la série convoque tout autant La Genèse que les codes du western pré-historique et du récit post-apocalyptique. Un grand écart épatant qui donne envie de voir où l'équipe va nous emmener. Et quand, la bête étant en hiatus à durée indéterminée aux USA.

50 shades of light.

Alors que le BDSM a fait une entrée fracassante dans la culture populaire par le biais d’une littérature au rabais et de films moins palpitant qu’un porno sous Xanax ( oui, 50 nuances d’engrais, je pense à toi ) , il a aussi perdu en chemin ce qui le caractérise, ne laissant qu’une vision expurgée capable de plaire à la ménagère de plus de 55 ans et aux midinettes. Quelque chose de lisse, consensuelle et incapable d’être un tant soit peu transgressif. Il faut que les gens qui se sentent normaux puissent s’encanailler sans se sentir déviants ou sales.

Dieu merci ( c’est une expression, je suis athée ) , à quelque chose malheur est bon. 50 shades a ouvert une porte et au milieu de ses clones dégénérés, quelques œuvres ont pu se faire éditer…tout en ne tombant pas dans les pièges évidents dans lesquels s’est vautrée la littérature érotique à la mode actuellement. Sunstone est de celles-ci.

Stjepan Sejic est un dessinateur d’origine croate qui s’est fait connaître outre-atlantique par son travail sur le comic book Witchtblade (un seul tome de son travail sur la série a été édité en VF, la série n’ayant jamais réussi à décoller sous l’égide de Delcourt qui a pourtant tenu bon autant qu’il pouvait).  Mais l’homme est aussi connu sur deviantart où il publiait un comic , Sunstone donc. Image Comics lui a proposé de le publier en album et Sejic a commencé à retravaillé ses dessins pour les caller sur un modèle de parution livresque.

C’est donc l’histoire de Lisa et Allison, deux fans de BDSM qui se rencontre pour la première fois après des mois d’échanges sur le net. Lisa est une soumise, Alli est une dominatrice. Tout devrait bien se passer non ?
Et c’est là que la surprise survient. Loin de nous vendre un porno, Sejic nous offre…une belle histoire d’amour. La première rencontre ? Mais que ça soit pour du BDSM ou pas, ça reste un premier rendez-vous, avec ses questionnements, ses craintes, ses espoirs. Lisa et Alli se posent des questions sur elles-mêmes, sur l’autre, sur ce qu’il faut faire, ne pas faire.






Et passent à l’acte. Loin de l’imagerie à peine osée d’un Christian Grey et de son comportement abusif ( vous connaissez la blague comme quoi si il était moche, pauvre et vivait dans une caravane ça serait un épisode d’Esprit Criminel ? Et bin, c’est pas une blague ) , Sejic convoque l’imagerie BDSM-latex, baillons, etc… en indiquant tout ce que cela représente pour les personnages. Il s’agit d’un jeu de rôle et non d’un style de vie tout court. Les protagonistes sont d'ailleurs très bien dans leurs têtes vis-à-vis de leurs désirs et fantasmes. Et un peu paumé quand on arrive sur le terrain des sentiments ( ah, ces humains...)
Peu avare en images sur le sujet, Sejic ne convoque jamais le spectre de l’excitation facile. Sous un vernis hardcore, se cache en fait un érotisme féroce, agréable à regarder mais pas à reluquer. Les atermoiements érotiques se placent dans une configuration de vie de tous les jours, moments récréatifs au milieu des relations humaines qu’entretiennent les personnages.




D’abord très centré sur Lisa et Alli, la série s’ouvre au fil des tomes sur toute une galerie de personnage attachants, tous différents, si ce n’est leur goût pour le BDSM. Leur lieu de rencontre privilégié étant la boîte le Crimson. Enlevez la couche coquine, et on se retrouve dans Coupling, ou dans une moindre mesure dans Friends.
Le BDSM est ici un décor abordé sans condescendance mais ne constitue pas le cœur de l’intrigue. Non, l’intrigue se construit sur la base des psychologies solides des personnages, de leurs choix, de leurs conneries et de leurs facultés à apprendre de leurs erreurs, ou non.  Une comédie romantique solide, jamais cul-cul ( mais un peu cul quand même ) et terriblement attachante ( avec des nœuds, si possible ).

4 tomes disponibles en VF, le numéro 5 sort fin Août.