mardi 1 mai 2018

Autoroute infernale.

Sortie en Australie en 1979 mais ayant dû attendre 1983 pour toucher nos côtés, Mad Max de George Miller (et surtout sa suite,Mad Max 2 ) allait venir planter dans nos esprits une conception du genre post-apocalyptique où la civilisation s’est effondrée, remplacée en micro-états ou territoires reliés entre eux par des routes ( parfois au sens très large) souvent dominées par des bandes ultra-violentes armées jusqu’aux dents de sagesses et vouant un culte aux engins motorisés et plus customisés que la bagnole du héros de Fast&Furious.

Voyous ou Policiers, tous ne sont au final que des gangs rivaux séparés par une idéologie d’ordre ou de chaos justifiant à leurs yeux leurs excès , le tout dans une nature devenue folle après que l'aliénation humaine ait déréglé la planète.

Et si Mel Gibson reste la figure incarnée sur pellicule de cet état de fait futuriste, le grand public ignore bien souvent qu’en 1969 sortait un roman tout sauf érotique de l’auteur américain de SF Roger Zelazny, Damnation Alley, traduit de nos jours par Route 666 ( ah, subtilité ).
Anecdote marrante, une telle route numérotée existait bien aux States mais a été renommée en 491 pour éviter les connotations sataniques et le vol des panneaux.








Dans un futur indéterminé, la guerre nucléaire a foutu en l’air le monde. Dans ce qui reste de l’Amérique du nord, les États sont désormais désunis. L’intérieur des terres est plus radioactifs que les idées de l’extrême droite actuelle et seules quelques bandes côtières survivent. Personne n’a de nouvelles du reste du monde.
La nation de Californie s’apprête à lancer un convoi armé et blindé pour acheminer un vaccin contre la peste à la Nation de Boston. Pour cela, elle fait entre autre appel à Hell Tanner, le dernier Hell’s Angel, pour conduire l’un des véhicules sur la route 666, surnommée ainsi en raison des dangers qui la parsèment.
L’homme est dangereux et a déjà parcouru une partie de la route avant de rebrousser chemin. C’est que l’autoroute de l’enfer, le chemin de la damnation est irradié, pollué, truffé jusqu’au trou de balle par des gangs azimutés du cortex, traversé par des vents charriant des débris faisant pleuvoir des pierres et quelques colonies de chauve-souris géantes à faire pisser Barbatos dans son froc parsèment le midwest.
Barbatos, le démon chauve-souris


Tout comme le héros de l’histoire, prenons un minimum de détour pour aller à destination : si en 69 ce court roman pouvait faire frémir , le premier Mad Max, même sans les monstres ou la nature déréglée, le rendait un peu ringard en à peine 10 ans et un budget fauché.
Le lecteur de l’époque , les golden sixties ( oui, assez étrangement, la fin de l’esprit d’une décennie se situe souvent un peu avant la moitié de la suivante ), était face à un monde qu’il n’imaginait peut-être ne jamais voir, la détente USA-URSS étant entamée, le feu nucléaire restait un vestige du passé dont seul le Japon aura fait les frais. Le Sida n’existait pas encore, la peur de la maladie mortelle et épidémique ne régnait pas dans les rangs des adeptes de l’amour libre.
Et la batmobile ou la voiture de James Bond étaient certes dopées au gadget mais pas du tout comme les véhicules dont Zelazny dote ses héros. Du moins en ce temps-là.




50 ans plus tard, force est de constater que le lecteur alléché par le résumé verra ses espoirs déçus. Aucune vraie menace ne résiste aux armes embarquées, les attaques de chauves-souris ou d’araignées géantes sont réglées à coups de roquettes ou de lance-flammes comme dans un jeu vidéo dont on aurait débloqué les codes de triche. Les relations entre les personnages sont esquissées assez sommairement même si en de rares moments l’auteur vient donner un peu d’épaisseur aux actes de ses protagonistes.

Reste que le roman ne manque pas de rythme de par son format court ( 200 pages)  ni de petites critiques sur le cynisme des individus dans une situation collective. Mais le constat final n'est ni faste ni furieux.
Une œuvre séminale dans le plus petit sens du mot, simple spermatozoïde microscopique avant l’éclosion d’un genre bien plus grand et profond que lui quand George Miller lui insufflera une vie en cinémascope dont la force de l’âge donnera le flamboyant Mad Max Fury Road.
Dispensable, sauf pour les curieux désirant gratter les références et les strates archéologiques du genre.



mardi 24 avril 2018

Rapace sanglante.

Quand on pense Fantasy, on pense immanquablement anglo-saxonne. On ne compte plus les romans, à commencer par Le Seigneur des Anneaux ou Le Trône de Fer à avoir été composé dans la langue de Shakespeare, poète  absolu de la perfide Albion. Du Royaume-Uni aux États-Unis en passant par l’Australie, la Fantasy semble être un territoire conquis par la langue anglaise. Mais parfois, surgit face au vent un auteur francophone qui se dit qu’il peut tout aussi bien faire. La production en langue française est moindre mais elle n’en est pas moins de qualité équivalente ( c'est-à-dire que ça évolue entre le pire et le meilleur, comme partout ).


Vous l’aurez compris chers lecteurs et lectrices, je vais vous entretenir d’un roman français , La Crécerelle de Patrick Moran dont c’est le premier roman (oui, ça fait deux fois roman, ah trois maintenant. Pour la règle de non répétition , nous repasserons, vous en conviendrez) paru aux éditions Mnémos, spécialisées dans les littératures de l'imaginaire.


La Crécerelle est le nom professionnel d’une femme parcourant le monde, laissant dans son sillage un sillon de sang. Les morts se comptent par centaines. Maîtresse d’une magie assassine, la Crécerelle tue. Mais pourquoi et pour qui ? Prend-t-elle plaisir à ôter la vie de ses victimes ? Patrick Moran décide dès le début de ne pas présenter son anti-héroïne comme un clone de la méchante fée clichée mais de la doter d’une psychologie poussée et parfois paradoxale. Mine de rien, ce simple petit trait lui donne une épaisseur considérable.

Ensuite, même si le roman est relativement court, Moran crée un monde aux régions et aux cultures multiples, rappelant bien entendu celles de notre propre monde, comme un miroir déformé, permettant aux lecteurs de s’immerger relativement rapidement dans les spécificités relatives à chaque coin du monde que la Crécerelle parcourt. Plus amusant encore, Patrick Moran est un spécialiste de la geste Arthurienne et il est très stimulant de trouver ce qu’il a emprunté au mythe du roi à l’épée Excalibur pour le tordre ou le détourner.

Désireux de proposer quelque chose d’original, les systèmes de magie que l’auteur met en place sont fort différents de ce que l’on pourrait croiser dans de la fantasy classique où baguettes et bâtons de sorciers servent à lancer des sorts et des incantations basées sur des formules dans des langues inventées. Ici , la magie à un coût, celui du sang. Plus le sort est puissant, plus l’héroïne transpire son liquide vital, rendant la surenchère magique impossible car des plus dangereuses. Ensuite, si, telle la Sorcière Rouge de Marvel, celle-ci venait à tenter de réécrire l’histoire, le tissu même de la réalité en serait fragilisé. Les possibilités de la Crécerelle sont en théorie infinie mais le prix est si élevé que le personne doit constamment être sur ses gardes, évaluer les risques. Nous sommes très loin d’un Harry Potter dont les limites sont en fait sa mémoire lui servant à réciter ses sorts.

L’aventure est riche et prenante, elle ne manque ni de rythme ni de personnages creusés. On regrettera peut-être que le roman soit peu épais tant l’univers présenté ne semble traité qu’en surface alors que l’on sent que le terrain de jeu est bien plus grand que celui qui nous est présenté. Dès lors, que la Crécerelle fasse des va-et-vient entre divers endroits quand le monde semble si vaste peut frustrer. Mais ce sont des scories au final peu dommageables et qui seront à coup sûr effacées petit à petit au cours de la carrière de l’auteur qui est définitivement à suivre de près.

jeudi 12 avril 2018

Les belles à la prison dormante.

Stephen ( prononcez Steven, si si ) King nous revient , accompagné pour l’occasion par son fils ,non pas Joe Hill mais Owen King qui a gardé le patronyme de papa , lui. Alors, plus d’idées dans deux têtes que dans une ? Réponse tout de suite.

Dooling est une petite ville perdue dans les Appalaches, en Virginie Occidentale ( King quitte le Maine ce coup-ci). Bourgade typiquement américaine où tout le monde connait tout le monde. Ce qui la distingue un peu, c’est sa prison pour femmes où officie le Dr. Clint Norcross, psychiatre d’une cinquantaine d’années, mari de Lila,  la Shérif de la ville.

Deux évènements vont venir semer le trouble.
Internationalement, le monde voit toutes les femmes s’endormir dans des cocons de soie. Et gare à ceux qui tenteraient de réveiller une dormeuse : cette dernière se réveille avec la folie chevillée au corps et le meurtre sadique dans le sang.

Localement, l’arrivée de l’étrange Evie Black, enfermée, peu après son attaque mortelle sur deux petits chimistes dealers, à la prison. Evie semble en savoir plus qu’elle n’en dit sur l’épidémie Aurora. Sa présence va cristalliser bien des tensions dès lors qu’il apparait qu’elle est la seule femme au monde à pouvoir se réveiller sans encombre.

Difficile, à la lecture du pitch de ne pas penser à la série «  Y, The Last Man », qui partait sur un postulat inverse : tous les hommes du monde meurent au même moment, sauf Yorick, petit magicien qui n’a rien de spécial. Que faire alors que la moitié de l’humanité disparaît ? Une moitié indispensable à la reproduction ? Le monde devient-il fou ? D’après King et fils, oui, et cela semble pire si la moitié qui reste est masculine.

Si la première partie du roman prend son temps pour installer le décor et les personnages, elle le fait dans la plus pure tradition kingienne : la psychologie est fouillée, les points de vues de divers intervenants est exposée avec soin, du héros au salaud. Le sel se trouvant bien entendu dans les zones de gris : difficile de ne pas comprendre certaines réactions de l’antagoniste de l’histoire. Du moins, au début.
Car une fois l’échiquier mis en place et les pièces déplacées pour débuter le vrai cœur de la partie, les choses se gâtent. Le sujet était-il trop gros ? En 800 pages, sans doute. Le destin du monde, au final, se jouera en deux temps : un Fort Alamo certes prenant et réglé comme du papier à musique ET une histoire parallèle intéressante en surface mais qui ne plongera jamais vraiment dans le questionnement profond.
Et entre les climax et la mise en place d’une intrigue secondaire : du remplissage.
Du remplissage digne d’un soap opera. Pour créer de la tension artificiellement entre Lila et son mari, les auteurs collent une histoire de possible adultère donc la résolution se produit sans faste ou enjeu. Certes, les King nous ayant surtout attaché aux Norcross, cette zone d’ombre nous tient en haleine. Mais il apparaît bien vite que l’incidence de la chose sur la situation principale est proche du néant total.
Ensuite, la situation secondaire que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler n’aborde jamais vraiment de sujets intéressants.  Les hommes du monde semble désemparés, à raisons, mais le point de vue reste très masculin/féminin. Jamais la question des transexuels n’est abordée : les femmes devenues hommes se mettent-elles à dormir ? Idem pour les hommes devenus femmes, et quid des en transition ? Il y avait là tout un pan sociologique à aborder que les King laissent de côté. Très étrange de la part de Stephen qui aime pourtant explorer les situations sous leurs divers angles.
Reste que les King arrivent à mettre le lecteur masculin mal à l’aise face à ses questionnements et possibles contradictions. Pas mal, mais pas assez pour tomber le cul par terre. Le lecteur habitué de King ne pourra sans doute pas s’empêcher de se demander dans quelle mesure le roman est de Stephen ou d’Owen. La symbolique très marquée Judéo-chrétienne est en effet très loin de celle employée par papa King dans sa riche œuvre.



La postface n’abordant absolument pas le processus d’écriture des romanciers, c’est au fan de se faire une idée sur le sujet.
Trop de facilités et top de remplissage finissent de faire de cette lecture un roman dispensable qui , s’il n’est pas sans qualités profondes, regorgent de trop de défauts structurels pour vraiment créer l’adhésion totale.

mercredi 4 avril 2018

Vol au-dessus d'un nid de doudous.

Initialement prévu pour sortir en décembre 2017, Ready Player One, le nouveau film de Steven Spielberg, ne déboule dans nos salles qu’en cette fin du mois de Mars. Pourquoi ? Parce que The Last Jedi a vu sa sortie décalée et que, pas fous, la Warner et le grand barbu n’ont pas voulu jouer contre le phénomène Star Wars ( parait-il que même James Cameron et son Avatar ne tenteront pas le coup, on a la Force ou on ne l’a pas ).

Les plus attentifs d’entre vous auront remarqué qu’il s’agit du second film du maître à sortir cette année ( nous ne sommes qu’en MARS !!!! ) , puisque The Post était sorti il y a deux mois (mais avait pourtant été tourné APRÈS Ready Player One. Ça va, vous suivez toujours ? ) .

Nous sommes en 2045 ( détail amusant, Minority Report se situait en 2054 ) , l’économie s’est effondrée ( tu m’étonnes ). Les populations les plus défavorisées vivent dans les banlieues des grandes villes dans ce que l’on nomme « les piles » : des amas de caravanes empaquetées les unes sur les autres. Les gens vivent donc littéralement les uns sur les autres dans un monde surpeuplé.
Pour supporter leurs vies misérables, la majeur partie de la populace se connecte à l’OASIS, une simulation virtuelle interactive, sorte de MMO géant ayant remplacé les réseaux sociaux.
L’OASIS a été conçu par James Halliday , le cliché du geek sympa et brillant.
Hors, monsieur Halliday est mort sans héritier. Alors il a conçu un concours : 3 challenges monstrueux qui mènent à un Œuf de Pâques .
Et il a fait en sorte que personne ne veuille poser un lapin !

Celui ou celle qui mettra la main sur l’œuf héritera de 500 millions de $ et aura le contrôle total de l’OASIS. Des millions de joueurs tentent leur chance. Parmi eux, les Sixers, des joueurs anonymes payés par l’IOI, une société ayant pour but avoué de rendre payant et de saturer de pub le monde virtuel d’Halliday (non, pas Johnny, James ! Faites au moins semblant de suivre un peu ! ) et dirigée par Nolan Sorrento. Sans parler des idées cachées de cet homme vil et pleutre qui devrait faire réfléchir les spectateurs sur la neutralité du net.
Entre les amateurs et les pros, comme dirait la France en 39 , la guerre est déclarée.





Ready Player One est tout d’abord un roman d’Ernest Cline.
Littérature « young adult » relativement fun mais peu riche en littérature justement.
Le héros est un geek/nerd assez lambda qui pourrait tout aussi bien vivre de nos jours tant sa façon de penser et ses références pop-culturelles sont celles des geeks d’aujourd’hui. Pire, Wade, le héros, est présenté comme un stalker un peu bas du front à la maturité sentimentale & sexuelle d'un adolescent de 13 ans. un Fifty shdes of geek total et absolu.
Et les références, elles sont à ramasser à la pelle.  Le roman est un véritable name-dropping de personnes, personnages et œuvres venues de tous les supports possibles. Impossible de ne pas se dire «  Hé, mais je connais ça, c’est cool ». L’auteur crée une connivence avec son lecteur sur base de quelques goûts communs. La marque des faibles.
Mais il reste le concept de base. Et c’est ça qui intéresse Spielberg ! Le squelette du roman et du film sont les mêmes. Mais le corps est tout à fait différent. (Ouf. Le film coupe à la machette dans les côtés vraiment malaisants du personnage principal dont les aspects petit connard creepy donnaient envie de le dénoncer aux flics toutes les 15 pages.)
Et ce film est un pur produit Spielbergien. Warner Bros s’y attendait-ils en confiant les manettes à papy Stevy ? Peut-être pas.



Revenons un peu sur la genèse du projet voulez-vous ? ( de toute façon, vous n’avez pas le choix, c’est mon texte,na ! )

Un an avant la sortie du roman, les droits sont rachetés par Warner Bros. Une fois le livre sorti et devenu un best-seller ,les pontes de la Warner tentent d’intéresser…Christopher Nolan !
Mais lui rêve de plages françaises, dans le Nord, à Dunkerque.  (oh ça va hein, on le sait tous depuis Inception que Nono fait des rêves bizarres, jouez pas les surpris)

Et en mars 2015, c’est l’annonce atomique, ils ont choppé un Moby Dick !

Qui ,en lisant le roman, n’a pas fantasmé sur un ou l’autre réalisateur capable de capturer l’essence des images mentales que le texte plantait dans nos têtes ?
Guilermo Del Toro aurait été un choix totalement justifié et justifiable. Peter Jackson aussi. Après tout, si le studio était capable de proposer le film à Nolan, pourquoi pas à d’autres grosses pointures autant réalisateurs que auteurs ? Des personnes ayant grandi et aimé la culture pop dont Cline fait le catalogue dans son histoire ? Qui plus est, Del Toro et Jackson ont déjà bossé avec la Warner, mes poulains étaient probables.
Mais qui aurait imaginé que c’est l’un des architectes de cette culture marquante qui serait choisi et surtout intéressé ? Steven Spielberg en personne ? Je n’aurai pas misé un copeck sur son implication. Et là, le projet passe de « ça peut être sympa avec un vrai réal aux commande » à «  OH NOM DE DIEU DE BORDEL DE MERDE, DIEU S’EN CHARGE LUI-MÊME !!!!!!! »

Le film sort 3 ans ( !!!) après la signature du contrat et un peu moins de deux ans après le tournage.
Je crois me souvenir que dans le roman , l’OASIS est une simulation ultra-réaliste. Dans le film, c’est une vision en image de synthèse.
Spielberg décide de séparer les visuels des deux mondes. Tournage en pellicule pour le monde réel, tournage en performance capture ( oui comme Avatar ou Tintin ) pour le monde virtuel. Et ça ne s’arrête pas là : même la façon d’appréhender les plans est différente selon le mode de tournage ! Le monde réel est gris. Certes, les gens s’habillent de façon colorées mais tout est terne, et les cadrages sont assez serrés.
L’OASIS ? C’est la fête à la couleur, à l’ensoleillement et aux plans larges. Le monde réel semble limité quand le monde virtuel semble sans limite. Un univers entier toujours en expansion. Une métaphore peu voilée de l’Internet moderne où nos avatars sont souvent calqués sur des personnages de fictions bien connus quand il s’agit de cacher nos identités. Est-ce vraiment si étonnant de croiser tant de personnages référencés comme Batman, Batgirl, Harley Quinn ? Bien sûr que non, allez faire un tour sur twitter et admirez les photos de profils !
Comme d’habitude, Spielberg nous parle de notre présent via un prisme. Que cela soit le prisme du futur fantasmé ou du passé documenté, Steven Spielberg ne fait que ça : nous interroger sur notre présent.  Une obsession récurrente, parmi tant d’autres, qui fait de lui ce que Truffaut (et Alain Resnais tentera de le faire entrer dans pas mal de tête ) : un auteur !









Steven Spielberg , avec quelques idées simples, définit la vision des personnages de leurs environnements et par la même occasion nous les fait appréhender d’une manière différente chacun. Le procédé est fluide, comme le reste du film. Une fluidité exemplaire sur 2h20 de métrage qui ne semble jamais vraiment durer plus de 80 minutes. Pour atteindre un tel rythme et une telle fluidité, il faut penser sa réalisation avant, pendant et après le tournage ! Et le résultat final le prouve, tout cela a été fait, et bien fait !

Dès la première séquence, le ton est donné : l’on passera d’un monde à l’autre avec une facilité déconcertante. Des scènes live côtoient des séquences virtuelles ( jouées par les acteurs, c’est de la performance capture, je le répète ! ) souvent jouée à des semaines d’intervalles alors qu’elles doivent s’imbriquer comme des pièces de Tétris dans une partie qui n’accepteraient aucun trou dans l’amoncellement des pièces !  1ére étape, revoir l’histoire !
Zak Penn est engagé pour écrire le scénario en compagnie d’Ernest Cline. Pas la première fois que Spielby associe un scénariste avec l’auteur du roman ( Jurassic Park anyone ? ).





Mais Penn est une montagne russe : capable de passer d’X-men 2 à X-men l’affrontement final, d’Elektra à Incredible Hulk et ensuite Avengers.
Mais il a pour lui de sembler s’intéresser à une partie de la culture-pop et de vouloir donner du rythme. Et puis, les scénarios sont écrits ou ré-écrits sour supervision du réalisateur ( on le sait rarement mais même non-crédités, les réalisateurs peuvent avoir leur mot à dire , le scénariste bossant sous leurs ordres comme un technicien ).
Et si le scénario semble simple (mais pas simpliste !) c’est qu’il a été façonné pour que Spielberg insuffle ses réflexions par l’image. Une refonte pas complète mais suffisamment importante pour qu'un personnage inédit au roman soit créé pour les besoins du film.
Défaut de ses qualités, certains dialogues sonnent faux et les facilités scénaristiques peuvent être grosses. Mais tout ça est distillé dans le film et ne représente pas du tout l’entièreté du script.  Plus qu’un scénario, c’est la réalisation qui fait et dit le film. Et ça tombe bien : Spielberg a des choses à dire et il sait y faire.
À 71 ans, des gars comme lui, Scorsese ou George Miller hurlent aux jeunes réalisateurs, sensés être encore pleins de fougue et d’entrain «  Vous êtes des mômes paresseux , même ceux d’entre vous avec de grandes qualités ».




En moins de 15 minutes, Spielberg pose les bases de l’univers de son film et s’offre ensuite un énorme morceau de bravoure, une course de voitures folle, monstrueuse et si lisible que Speed Rarer, Mad Max Fury Road et Baby Driver sont allés au bar pour boire une bière ou deux, histoire d’encaisser. Ils sont toujours sur le podium mais une nouvelle catégorie vient d’être créée, désolé les gars. Tout le film est à l’image de ce premier quart d’heure. Que dire de plus sur la réalisation , le montage, etc…sans tomber dans l’excès ? Tout coule tellement de source , tout  est tellement réglé comme du papier à musique de qualité supérieur …
Détail qui tue : toute cette séquence de course à travers un New-York ré-organisé nous est présentée...sans musique justement.
L'un des outils les plus utilisés au cinéma pour immerger émotionnellement le spectateur n'est pas employé et la scène marche pourtant du feu de Zeus (ou de l'éclair ? Mais alors l'expression ne veut plus rien dire. Ô cruel dilemme du poète critique ) ! Dans Le pont des espions, Steven Spielberg attendait 40 minutes avant d'utiliser une seule note. Et cela fonctionne tellement bien qu'il faut un moment avant de se dire qu'il "manque" quelque chose.

Bien entendu, il y a des défauts.
Si le chef-d’œuvre est technique, les scories et les impairs achèvent de faire de Ready Player One un grand film, tout court.  Je le disais plus haut, certains dialogues sonnent faux et d’autres heureuses coïncidences sont trop grosses pour ne pas avoir été pensées en amont pour nourrir le rythme. Alors bien assis dans votre fauteuil de cinéma, ça passe. Mais à la seconde vision, difficile de ne pas trouver étrange que tout les personnages principaux se trouvent non seulement sur le même continent, mais aussi dans le même pays voir carrément la même ville.

La musique d’Alan Silvestri ( il va falloir se faire une raison, John Williams n’est pas éternel et plus aussi jeune qu’avant, il ne saura plus forcément suivre le même rythme de travail que Spielberg ) est agréable mais singe parfois un peu trop Wiliams sans l’égaler.
Dommage car l’homme est doué ( allez donc  vous refaire les B.O de Retour vers le futur, Predator, Le retour de la momie, Van Helsing, Captain America. Dans le pur divertissement, il assure ) mais un cran en dessous de ce à quoi l’on pouvait s’attendre.
Quant à la morale de l’histoire, elle semble un peu WTF compte-tenu de l’intrigue.
Et le dernier point noir, pourquoi diantre Simon Pegg et Perdita Weeks ( As above so below, Penny Dreadful ) ont-ils si peu de temps de présence à l’écran ?

Dans la zone grise, une chose étrange mais pas incongrue. L’un des thèmes spielbergiens par essence est le manque du père. Elliot dans E.T , Indy dans La dernière croisade ( et encore plus dans Le royaume du crâne de cristal ) et tant d’autres ( je ne vais pas faire un listing ) semble s’atténuer avec le temps ( A.I montrait le manque de la mère ) , Minority Report le manque d’être un père.

Les orphelins (ou presque) ont souvent eu la faveur de Steven Spielberg mais depuis quelques années, ces orphelins ne ressentent plus le besoin de trouver des figures parentales de substitution. 
Soit l’une des thématiques majeures de Spielberg passe soudain au second plan ( auquel cas il n’est plus aussi pointilleux qu’avant ) soit c’est que lui-même ne voit plus ces manques de la même façon ( rappelons que Spielberg n’a jamais caché avoir très mal vécu le divorce de ses parents : le garçon en manque de père de ses films, c’est lui ! ), ce qui semblerait dire qu’il affectionne encore ces personnages mais qu’il n’est plus en quête lui-même.
Guillermo Del Toro twittait il y a quelques temps que faire du cinéma est une thérapie. Peut-être celle de Spielberg porte-t-elle quelques fruits. Tant pis pour ses exégètes et tant mieux pour lui ?

Ainsi, Wade Watts, facette du jeune Spielberg dans ce film refléterait que le réalisateur accepte enfin d’avoir été «  abandonné » ( le mot est fort et exagéré)  sans pour autant ne pas ressentir ce besoin de s’évader dans des mondes étranges et pourtant familiers ? ( n’est-ce pas ça faire du cinéma ? )
Tye Sheridan, le nouveau Cyclope de X-Men se glisse facilement dans le rôle mais il peine un peu à faire transparaître certaines émotions. Sa prestation est tout à fait correcte mais il n’est pas encore de ces acteurs aux prestations sans doute pas oscarisables mais qui attirent la sympathie du public.


L’imagerie convoqué par tonton Stevy ,en revanche , pullule d'autres thèmes.
Et au lieu de les surligner aux gros marqueurs fluo jaunes, il laisse le spectateur faire le bilan de ce qu’il voit. Un pays à l’abandon où l’emploi est rare, les situations précaires fréquentes. Les institutions nationales sur le déclin quand la privatisation règne dans tous les milieux ( des milices privées dans les rues, des bagnes tangibles ET virtuels tenus par une grosse compagnie, l’esclavagisme légal et déguisé sous un autre nom.Des drones de surveillances ultra-perfectionnés et invasifs, sorte de pompiles géants prêt à fondre sur la proie.Certes moins inventifs que les fameux Spyders de Minority Report. Le constat toujours froidement réaliste que la pire machine à broyer l’humanité reste l’humain et non un requin fou ou quelques dinosaures revenus à la vie ).






Le capitalisme sauvage n’a jamais aussi bien porté son nom. Spielberg déteste les hommes d’affaires ( tellement flagrant dans The Lost World, tiens, un autre film roller-coster ), peut-être aussi bien parce qu’ils tiennent Hollywood entre les mains de leurs visions étriquées (oui, une vision peut avoir des mains…la preuve par Marvel ! ) que parce qu’il flirte lui-même beaucoup avec cette ligne entre l’artiste et le businessman ( il a produit les 5 Transformers, entre autres  et a survendu à la limite de l’honnêteté le premier volet).
A-t-il peur d’être un Nolan Sorrento en puissance s’il se laissait aller ? Un personnage tellement imbu de lui-même que ses initiales ornent ses nœuds de cravates et dont le désir de contrôler un univers virtuel s'exprime via son avatar qui ressemble à un un agent Smith de sorti de The Matrix; un agent que l'on aurait dopé aux hormones et autres anabolisants (oui, ça transpire la confiance en soi ).
En tout cas, Ben Mendelshon lui donne toute la fourberie et la rage du haineux frustré. L’acteur est habitué des rôles de salauds depuis The Dark Knight Rises et il est si à l’aise dans l’exercice qu’il se permet de chaque fois les jouer différemment. Espérons qu’il ne soit pas à jamais prisonnier de ce genre de rôles (mais c’est mal embarqué : il est le prochain sheriff de Nottingham ).
Lui et ses sbires sont la manifestation cinématographiques des brutes incultes prêtes à tout pour mettre la main sur un trésor inestimables et ayant besoin du cerveau des autres pour y arriver ( les Nazis dans la série des Indiana Jones , les actionnaires d'InGen dans The Lost World - décidément )



Par contre, il est très certainement James Halliday, un personnage ayant vécu un long moment en créant un univers riche et foisonnant qui cherche encore un héritier digne de ce nom ( beaucoup ont essayé et même revendiqué ce titre : M.Night Shyamalan, Les frères Duffers créateurs de Stranger Things, J.J Abrams que l’on croyait pourtant déjà adoubé ).

Quelqu’un avec un regard amoureux sur la culture-pop ( Spielberg est un grand consommateur , du cinéma en passant par les jeux vidéos – c’est un gamer reconnu ) , qui la considère non pas comme une manne ( coucou les reboots de Ghosbusters, La Momie, Robocop , Jurassic Word, etc…)  à exploiter mais comme une ressource morale et mentale , un réservoir contenant de quoi puiser de la force et de l’espoir, l’anti-boîte de Pandore !
 ( permettez-moi d’illustrer mon exemple d’une manière simpliste : j’ai tiré mon code moral de romans de capes et d’épées, des Jedi et de Batman. Bon, après, je doute que Yoda aurait été chaud pour former Bruce Wayne. J’y ai picoré et assemblé ce qui me parlait et me semblait bon ).

Hors, cette boîte à outils pop-culturelle a été alimentée par d'autres, dont certains connus personnellement par Spielby à l'instar de Stanley Kubrick ou Stephen King (et ça se prononce Steven et pas Stépeheune !!!! ) à qui il ne manque pas de rendre hommage.
Steven Spielberg retrouve pour la 3éme fois l’acteur anglais Mark Rylance après Le pont des espions et Le bon gros géant.

Oui enfin, vous n'étiez pas à sa cheville et il vient de vous enterrer.Après un tel défilé de références correctement dosées pour ne pas créer une indigestion ni le sentiment d'être pris pour un neuneu, faut-il vraiment tenter l'aventure d'une saison 3 de Stranger Things ? Surtout au vu des limites clairement exposées en saison 2 ? Laissez tomber, seul " It " a réussi à plus ou moins rivaliser pour l'instant.



Olivia Cook en Samantha/ Art3mis est convaincante mais il lui manque un petit quelque chose pour vraiment créer l’empathie avec le public. Comme pour Tye Sheridan, l’actrice joue bien et reste convaincante mais l’on a du mal à sentir le poids de sa motivation sur ses épaules. Même si le rythme du film est élevé, il est possible de donner de l’épaisseur à son personnage de manière subtile et rapide : regardez Daisy Ridley dans The Force Awakens !





Tiens , puisque l’on est dans Star Wars et les chevaliers Jedi, tonton Steven a lui aussi réalisé un film où certains archétypes sont distillés.
Commençons par le plus évident, le héros du film se fait appeler Parzival , soit l’équivalent SMS de Perceval, le chevalier de la table ronde destiné à découvrir le Graal.
Nul besoin de lui coller un roi Arthur ou un Lancelot, ces deux-là échouent dans la quête.
Il est par contre accompagné de fidèles alliés dont les avatars sont , entre autres,un ninja ( soit un être attaché à la notion de clan ) et un samouraï ( un chevalier japonais, pour rester basique de chez basique ).
Son ami Aech est une sorte d’orc robotique un peu destroy, le meilleur ami indéfectible. Et Art3mis, ma foi, voila un personnage féminin solitaire dont le nom rappelle la déesse grecque de la chasse armée d’un arc. Et Art3mis chasse surtout les Sixers.Et pourquoi elle le fait servira de catalyseur, d’allumeur du feu de la conscience politique du héros.
 Les archétypes restent assez à la surface des choses mais fonctionnent tout à fait sans avoir besoin de plusieurs couches qui viendraient les alourdir. Là encore le rythme et l’imagerie convoqués par Steven Spielberg viennent pallier à ces défauts structurels du scénario.

Enfin, comment ne pas admirer la facilité avec laquelle Spielberg insuffle dans son film plusieurs tropes propres aux jeux vidéos, tel Edgar Wright il y a quelques années dans Scott Pilgrim VS The World ( pas vu ? mangez-en, c'est bon ). Fait peu connu, Spielberg est un gamer de longue date et l'on sent la connaissance et l'affection du monde vidéo-ludique dans sa façon de le représenter à l'écran.







Ready Player One est donc un travail fascinant de par ses niveaux de lectures et ses références ( qui elles mêmes peuvent ouvrir la porte d’un nouveau niveau de lecture. C’est une poupée gigogne dantesque ) ainsi que par le regard posé par son auteur sur les  œuvres qui nous bercent, nous portent et réveillent en nous le meilleur pour tenir face au pire. Et en plus c’est une putain de claque, alors vous attendez quoi pour aller le voir ?





mardi 27 mars 2018

Annihilation ça rime avec c..

Présenté à tort comme un film Netflix (il ne l’est pas plus que Cloverfield Paradox ), Annihilation,film écrit et réalisé par Alex Garland débarque en effet chez nous via la plateforme de streaming bien connue ( enfin, sauf aux USA , Canada et la Chine ). 
Suite à une sombre affaire, les droits d’exploitations ont été vendus.
Voila. Netflix n’a pas produit le film, c’est bien la Paramount qui l’a fait. Comme Cloverfield Paradox d’ailleurs. Le maître-mot semble devenir «  Tu ne sais pas comment vendre ton film ? Tu as peur du bide en salle ? Vends à Netflix ! »
Voila pour l’aspect polémique, nous sommes ici réunis mes biens chers frères et sœurs pour parler du film et non de la fameuse chronologie des médias.

Au vu du titre, l’on pourrait croire que la saga Twilight s’offre une suite. Mais non, la série de « films » mettant en scène des sangsues humaines est bel et bien terminée ( ouf ) et elle n’avait pas le monopole des titres en – ion, elle qui aimant tant nous la mettre dans le f*on.


Lena travaille comme biologiste, chercheuse et professeur à l’université Johns-Hopkins.  Cela fait un an que son mari, Kane, soldat qu’elle a rencontré alors qu’elle travaillait elle-même comme militaire, a disparu lors d’une mission secrète. Dépressive et absolument pas prête à tourner la page, Lena ne s’attendait pas à ce que Kane rentre sans prévenir. Ni que celui-ci tombe subitement malade. Pris en charge par une organisation mystérieuse, Lena apprend que son époux est le seul à être revenu vivant d’un zone où l’armée a envoyé plusieurs expéditions. Une zone entourée d’un étrange mur miroitant et qui menace de s’étendre. Persuadée qu’elle peut être utile, Lena se porte volontaire pour rejoindre la prochaine équipe. Elle ne s’attendait pas à entrer dans un monde où la beauté absolue côtoie l’horreur la plus pure.

Alex Garland est romancier, scénariste et depuis peu réalisateur. Annihilation est son second long-métrage après Ex_Machina. Et l’homme ne change pas ses habitudes narratives de The Beach de Danny Boyle ( où il n’était pas scénariste mais écrivain du roman inspirant le film ) à Sunshine en passant par 28 jours plus tard , ou encore de Dredd (adaptation de Judge Dredd a mille lieues du navet avec Stalone ) , Garland explore les coins isolés avant de faire sombrer ses héros et antagonistes dans divers degrés de folies, révélant le côté obscur d’où ils se trouvent.
Rebelote donc dans cette histoire se voulant "Predator rencontre Miyazaki" mais qui tient pourtant plus de Alien Covenant.

Les ambitions horrifiques et oniriques du film tombent à l’eau très vite. La lumière assez froide du film lui confère une aura distante. Si la vie urbaine de Lena et Kane pouvait se permettre une telle ambiance, la garder tout au long du film ne permet jamais de créer une cassure ou une évolution quelconque. Il faut cependant avouer et reconnaitre la prise de risque d’un tel parti-pris artistique qui situe le film plus souvent de jour que de nuit, baignant le métrage dans une sorte d’aridité visuelle que dédaigne les films d’horreurs habituels, les ombres étant un moyen bien simple et facile pour dissimuler une menace. Ici, l’effet n’est utilisé une fois lors d’une des seules scènes à effet surprise du film. Le reste du temps, on sent venir la chose avec des gros sabots.

Le montage alterne plusieurs timeline. Après tout, le récit de Lena est une réponse à un interrogatoire. Impossible de dire si elle ment, dit la vérité ou si les questions qu’on lui pose ne sont qu’un effet de montage. Un montage alterné mais simpliste qui pousse de nombreux spectateurs à se demander si certains flashbacks ne seraient pas en réalité des flash-forwards. Mais même si c’était le cas, l’intérêt du film ne s’en trouve absolument pas impacté. Car Garland distille quelques mystères mais absolument aucune clefs pour les déchiffrer. C’est bien de ne pas mâcher le boulot du spectateur, c’est mieux si on lui donne quelques outils. Au mieux le film est abscons, au pire il est volontairement obscur pour simuler une fausse profondeur. Rien dans l’image ou les dialogues ne viendra aider à la compréhension de points peu claires, la réplique préférée des personnages étant «  Je ne sais pas ». Une attitude compréhensible si cela provenait de simples mortels, mais voila, ce sont pour la plupart des scientifiques. Quand ils ne savent pas, ils émettent une théorie et cherchent à savoir s’ils ont raison ou tort. « Je ne sais pas » n’est pas une réponse ou alors uniquement si elle est suivie d’un raisonnement intellectuel. Un intellect qui fait cruellement défaut aux personnages et à l’intrigue.

Tout le monde dans ce film est fasciné et effrayé par la zone du miroitement car elle a déjà fait disparaître 11 équipes d’exploration. Toutes composées de suicidaires en puissances. Ah oui, tu m’étonnes que dans un environnement hostile des personnes ayant envie de mourir ne se battent pas aux limites de leurs forces physiques et mentales pour revenir. Et la directrice du projet, psychologue, ne voit pas ça ? Elle se contente de faire la leçon sur la nature autodestructrice de notre espèce. C’est faible et d’une facilité affligeante. La zone nous est montrée très tôt comme un endroit dangereux, où la beauté de la faune et de la flore cache des aberrations génétiques mortelles. Qui se révèlent bien pauvres visuellement. Un alligator croisé avec un requin, voila une idée en faire pisser dans son froque. Garland en fait un crocodile blanc dont l’intérieur de la mâchoire possède des dents de squale.  Un ours rôde, c’est à peine s’il est vraiment flippant malgré une identité visuelle certes mortifère et morbide mais là aussi emprunte d’une facilité absolue. Reste son identité sonore, un travail de quelques minutes vraiment dérangeant qui se voit détruite par l’explication béni oui-oui d’une membre de l’équipe.

Un crocodile blanc ? Mon dieu, c'est forcément un hybride avec un requin ! Aucune chance que ça soit un albinos un peu énervé !

Une équipe présentée comme traumatisée et prête à s’aventurer dans la zone car elle a des traumas : l’une a perdu un enfant, l’autre est alcoolo, l’une est condamnée par la maladie, l’autre a tenté si souvent de se suicider qu’un jour la tentative réussira. Seule Lena a une raison de rentrer ( et sans spoiler, elle rentre, je rappelle que son histoire est racontée après son retour à la base de départ ). Un jeu de clichés ahurissant qui n’a même pas peur de présenter la latino du groupe comme la violente de base, bien entendu. Il ne lui manque que le tatouage en forme de larme sous un œil pour bien remplir la grille de bingo du «  comment faire des personnages vite fait bien fait ». Rien n'indique que l'équipe ait une formation miliaire (même loin de là ) à part Lena, tout le monde hérite d'un fusil mitrailleur. Et devinez qui est la seule à s'en servir correctement ?

Devinez qui est la génie capable de séquencer l'ADN d'une plante du regard ? Bin celle avec des lunettes évidemment ! Les génies portent toujours des lunettes, c'est bien connu. 

La facilité est le mot-clé de ce film. Alors que le sujet de base aurait permis les délires visuels les plus absolus, Garland reste à la surface des choses : des fleurs bien de chez nous, des animaux ne collant pas du tout au discours d’hybridation et de réfraction de l’ADN , quelques tâches de couleurs sur les arbres ressemblant à des cancers provenant d’un carnaval délavé. Il y avait plus de folies visuelles (et mieux pensées et foutues ) dans les films du studio de Roger Corman que dans l’entièreté du film d’Alex Garland dont l’approche minimaliste est symptomatique de tous les émules de Christopher Nolan qui n’ont pas compris comment celui qui a ressuscité Batman au cinéma pense ses plans et sa grammaire cinématographique pour que jamais, ô grand jamais, le public ne viennent à penser qu’il y a trop peu d’éléments à l’écran. Garland est comme Dennis Villeneuve : c’est joli mais creux. Une toile sans relief qui se regarde comme un magazine en papier glacé.

Les acteurs, tous, donnent le minimum syndical voir glisse dans le mauvais ( voire la scène du retour de Kane qui lance la quête de Lena, Natalie Portman n’y est absolument pas convaincante pour un sou dans le rôle de l’épouse qui pleure de joie et de surprise , c’est surjoué comme une pièce de vaudeville amateur. Je rappelle qu’elle a gagné un Oscar il y a quelques années quand même ).  Le casting est donc au diapason de l’imagerie convoquée : creux.  Ce qui accentue le ridicule du début de la scène finale où Jennifer Jason Leigh récite son texte sans tonalité particulière malgré ce qui s’annonce, à savoir une scène métaphysique étrange mais aussi la plus poétique du film, l’une des rares où le spectateur va se sentir curieux, oppressé, soucieux de l’avenir de l’héroïne. Mais elle ne vaut pas les 100 minutes d’attentes qui mènent jusqu’à elle.


Une inventivité de tous les instants dans les cadrages quand l'héroïne passe en mode " Je suis une militaire, j'agis comme tel."

La couche de trop, c’est cette musique anti-harmonique bien lourde qui finit d’achever les tympans en même temps que la patience . On sortirait presque du film heureux tant ce bruit qui s’arrête est une libération.  Avec Lucy de Luc Besson, peut-être bien le film le plus « bête mais qui se croit malin » de ces dernières années.

jeudi 1 mars 2018

Le professionnel

Slade Wilson est un mercenaire implacable. Aussi à l’aise avec les sabres que les armes à feu. Un professionnel surentraîné qu’une expérience gouvernementale a transformé en machine à tuer dotée d’un pouvoir de guérison rapide.
Son nom de code est Deathstroke…et avant que vous ne vous étrangliez, sachez qu’il a été créé en 1980, soit 11 ans avant Deadpool ( qui n’est que « copie » de chez Marvel : un nom et une identité secrète qui se ressemblent , des aptitudes similaires, mais un gros changement : Slade est taiseux à la base).




Longtemps cantonné à des rôles de vilains de l’histoire ( surtout face aux Teen Titans menés par Nightwing, l’ancien Robin , et donc fatalement face à Batman ) , Deathstroke s’est vu offrir une série à son nom lors de l’opération New 52 de DC Comics en 2011. Une série qui durera moins de deux ans et qui n’aura pas marqué l’histoire des comics, du tout.




Alors, quand DC comics décide de relancer la machine lors de son opération Rebirth, on a de quoi être dubitatif. Certains aiment souffrir et refaire les mêmes erreurs encore et encore en espérant un résultat différent. Pas DC qui décide d’engager un scénariste renommé sur le titre, l’homme qui a marqué l’histoire éditoriale du héros Marvel Black Panther : Christopher Priest ( aucun lien avec l’auteur de SF dont il est un homonyme ).
Priest avait utilisé à l’époque un mécanisme de narration assez éclatée, mêlant le présent et divers épisodes du passés. C’est par ce procédé qu’il décide de nous faire plonger dans le monde de Deathstroke, partant sans doute du principe que poser certains éléments permettra au lecteur d’avoir de l’empathie ou peut-être l’envie de mieux comprendre un  personnage à la morale plus que douteuse.
Le premier point important est là : donner une psychologie au protagoniste tout en évitant de nous donner des raisons de l’excuser. Priest ne tombe pas dans ce piège souvent dangereux. Deathstroke reste un salopard avec un code qu’il suit. Parfois, son code permet d’éviter des victimes. Mais ce n’est pas sa préoccupation première.

Passés les premiers épisodes qui reviennent sur la vision de la vie et du monde de Slade Wilson et sur comment il effectue ses missions, la série doit trouver quelque chose à raconter. Voir Wilson exécuter un plan est une chose banale que l’on peut voir dans de nombreux comics où il est l’antagoniste. Le voir déjouer un plan est déjà quelque chose de plus stimulant. Quelqu’un a mis la tête de sa fille Rose à prix. Et le contrat a été accepté par un mystérieux commanditaire. Si Rose n’est pas une fille sans défense, loin de là, elle est inconsciente du danger qui pèse sur elle. Et papa a décidé « protéger » son bébé.



Priest a compris que Slade Wilson est une sorte de Batman inversé : un guerrier avec de la pratique du terrain, un esprit stratège et tout un tas de gadgets permettant d’obtenir un avantage sur l’adversaire. Il n’est pas étonnant que la chauve-souris point d’ailleurs le bout de ses oreilles pointues dans cet album : ce sont des adversaires récurrents et il y a une certaine histoire entre les Wilson et la bat-famille. C’est l’occasion de rendre le récit encore moins manichéen que précédemment en révélant que Slade admire la rigueur et les méthodes de Batman, qu’il n’a jamais réussi à démasquer ( on peut d’ailleurs se demander s’il le veut vraiment, des personnes avec des ressources financières et intellectuelles autres ont déjà réussi, comme Amanda Waller, la directrice de la fameuse Suicide Squad ). Par contre, il me semble que Priest se trompe lourdement en faisant dire à Batman qu’il ne s’appelle pas ainsi, que c’est un nom qui lui a été attribué pour d’évidentes raisons.

Malgré le talent de Priest pour tenir son histoire, il tombe dans un travers assez gênant de ce genre de récits centrés sur des vilains : en tant que héros de l’histoire, Deathstroke ne doit pas perdre face à un super-héros. Il peut être mis en difficulté ou amoché mais la série doit aller de l’avant. Hors de questions de le mettre hors course ( en prison, dans le coma) si tôt dans la série. S’il y a chute, elle doit être spectaculaire pour que sa remontée soit grandiose. Et il faut laisser le temps aux lecteurs d’apprécier de le suivre dans ses basses besognes avant de les secouer.
Mais, d’un autre côté, les fans de Batman (& Robin) ne peuvent pas voir le chevalier noir être mis échec et mat. Batman est un control freak et il doit mener la danse. Dès le début, les dés sont pipés, il est évident qu’aucun des deux n’aura l’avantage sur l’autre. Mais Priest semble y avoir réfléchi et offre une fin d’histoire tout à fait satisfaisante (qui ne casse pas trop le contrat du schéma qui veut que le héros tienne en respect la menace à la fin ). 



Priest semble faire de Deathstroke avant tout une histoire de famille(s) et l’on peut être curieux de voir ce qu’il nous réserve avec le casting de sa série (et ses guest stars ).

Aux dessins, on retrouve Carlo Pangulayan et Joe Bennet. Joe Bennet est un vieux de la vieille qui a entre-autre officié sur Spider-Man lors de la saga du clone. Son style a évolué avec le temps, le rendant assez méconnaissable si l’on compare les deux époques. Il prend la relève de Pangulayan en milieu de parcours et la transition se passe sans problèmes, les deux hommes optant pour une approche réaliste mais pas trop que l’encrage et le colorisation rendent très comic book lambda mais appliqué. Le côté graphique manque clairement de personnalité et c’est bien dommage tant les personnages , eux, en ont !

Deathstroke se paye donc un excellent début de parcours sous l’égide d’un Christopher Priest inspiré.  Recommandable et recommandé, si vous n’êtes pas allergiques aux anti-héros amoraux et irrécupérables ( ce n’est pas de Jason Todd ou de Damian Wayne que l’on parle ici ).