dimanche 10 décembre 2017

Silence, on tue.

1995. Michael Mann sort Heat, polar inclassable où deux monstres sacrés du cinéma s’affrontent :
Robert de Niro et Al Pacino.
L’un,De Niro, incarne un braqueur pro, soignant aussi bien son apparence que ses coups. Lorsque que le dernier dérape par la faute d’une tête brûlée qu’il venait de recruter,il se retrouve avec Pacino sur le dos, super-flic cocaïné, aux méthodes diverses allant du scientifique, old school et instinctive extrême.

Au fil de ce jeu du chat et de la souris, les deux hommes en viennent à se respecter malgré les deux mondes distincts auxquels ils appartiennent. Mais l’un est flic, l’autre voleur. L’un veut absolument l’arrêter, l’autre être libre à tout prix, quitte à plaquer femme et foyer dans la foulée.

Heat est de ces films ambitieux et millimétrés qui permettent d’entrer dans la salle, d’en sortir 3 heures plus tard et de se dire «  Putain, déjà le générique ? ». En ciselant autant sa réalisation, son montage et son écriture, Michael Mann ( qui signe en fait un remake de son téléfilm L.A Takedown ) offre un spectacle dense et intelligent, documenté et précis.
Le gras, ça n’existe pas dans ce film.

Sans jamais se poser en juge (ou très rarement), Mann présente ses personnages, leurs familles, leurs envies, leurs méthodes, leurs philosophies de vie. Voyou ou gendarme, tout le monde a son histoire, ses liens, ses failles, ses atouts et ses faiblesses. Un braqueur peut être un gentleman , un flic un mari absent (et le beau-père prévenant quand même ) . On comprend pourquoi chacun crée ce sentiment de fidélité chez son équipe. La rencontre entre ces deux poles intervient à la moitié du film ( ils ne partagent que deux scènes ensemble ! ) et provoque un drôle de sentiment. Pas de violence, pas de méchant contre le gentil. Non, une discussion, entre deux êtres avec du vécu, du recul, qui devaient se voir face à face pour se juger, se jauger et confirmer les impressions qu'ils avaient l'un sur l'autre. Des antagonistes par choix de carrières mais pas par idéologie, encore moins manichéenne. Le public est surpris, le public est conquis.

Bien entendu, les deux pointures que sont Al Pacino et Robert De Niro assurent ( ils étaient au somment de leur art à l’époque ) mais c’est le soin apporté aux choix des interprètes des seconds rôles qui enfonce encore plus le clou.
Têtes connues ou en passe de l’être (ou même pas du tout), le choix et la direction des acteurs est à l’image du travail technique : c’est réglé comme du papier à musique. Et la symphonie urbaine et humaine de l’ensemble est un magnum opus enveloppant et magnifique, un chef-d’œuvre absolu maintes fois copié mais jamais égalé. 
Même son auteur ne s’y risquera pas, préférant surprendre son monde avec Miami-Vice, faux polar mais vrai film romantique-à-mort. Le véritable auteur sait quand il a atteint l’Everest et qu’il ne pourra plus refaire l’ascension

Mann ne cherche jamais à créer un rythme trépidant pour masquer les trous et les incohérences de son scénario dans un film qui dure 3 heures et ne comportent peut-être quoi, 30 minutes d’action ( dont une scène de fusillade d’anthologie qui réveille vos voisins chaque fois que vous la regarderez sur votre écran).
Et pourquoi ne cache-t-il pas ses erreurs ? Parce qu’il n’y en a pas. Mann a potassé son sujet comme un pro : il sait qu’il n’est ni truand ni policier et qu’il va devoir gratter les surfaces de ces mondes pour fournir un travail exemplaire et ne pas, surtout pas, se reposer sur ses lauriers et ses acquis.La marque des vrais grands.

mercredi 6 décembre 2017

The(l)ma

La Suède a la cote depuis quelques années, merci Stieg Larson et sa trilogie Millenium. Mais voila que l’on vient nous rappeler qu’il serait idiot d’oublier sa cousine la Norvège.

Thelma est une jeune étudiante en biologie à l’université. Un peu solitaire, un peu déphasée, sa vie est rythmée par les cours, les séances en bibliothèque et les appels téléphoniques de ses parents qui semblent la surveiller chaque soir ( merci Apple et Facebook ). Des parents ultra-cathos qui semblent faire peser une chape de plomb sur leur fille unique. Manifestement mal dans sa peau, Thelma finit par craquer et convulse en pleine bibli devant tout un tas d’étudiant dont la belle Anja. Les deux jeunes femmes se rapprochent au point de nouer une relation amoureuse compliquée. Dans le même temps, les questionnements existentiels de Thelma coïncident avec des événements étranges, voire surnaturels…

Le réalisateur Joachim Trier s’avance sur le chemin balisé du passage à l’âge adulte mâtiné de paranormal : c’est Carrie de Stephen King, c’est Spider-Man ou les mutants chez Marvel, c’est même malheureusement des séries comme Smallville ou Roswell (ou Buffy pour ceux qui voudraient la qualité, ne soyons pas dans le négatif absolu ).

Bien employé,le surnaturel devient le catalyseur qui permet de mettre en lumière les difficultés et les combats pour s’intégrer aux autres et se différencier de ses parents, des modèles parfois encombrants qui ne vous lèguent pas que de l’ADN mais aussi une éducation et des convictions qui ne s’accordent pas forcément avec vos aspirations profondes ( comment aborder les sciences modernes en sortant d’une famille tellement croyante qu’elle ne remet pas en cause le dogme des 6000 ans de la Terre – et bonjour la façon dont ils doivent percevoir l’homosexualité -, comment comprendre des parents ayant trouvé Dieu et exerçant comme médecin moderne ? ) .

Les thèmes abordés ne manquent pas et ne le sont jamais grossièrement ou survolés. Le dosage est celui qu’il faut pour que le spectateur se pose des questions sans qu’on ne lui assène les réponses.




Dans ce parcours initiatique tordu, les symboles ne manquent pas : du plus évident serpent au plus obscur corbeau, ils passent, ont de l’importance mais ne phagocytent pas l’image qui reste dans une veine de réalisme froid (le ciel est couvert presque en permanence ) , marquant l’irruption de fantastique de manière plus marquante.
On regrettera une scène usant des CGI qui aurait gagné à être montée un peu autrement.Mais l’angoisse ne tient pas tant aux manifestations des capacités de Thelma que du cortège des affres bien terre à terre qu’elle subit, son isolement et son incapacité à y faire face ( la scène de la piscine ) , une famille abusive mais aimante ( enfer pavé de bonnes intentions ?  ) créent une ambiance anxiogène qui, malgré une certaine lenteur du film, fascine, révulse, fait réagir. Autant victime que capable coupable,le destin de Thelma nous attrape et demande à ce que l'on assiste à ce que le futur lui réserve et ce qu'elle réserve au futur.

Thelma est incarnée par Eli Harboe, jeune actrice norvégienne au jeu tout en subtilité. Ses expressions, ses regards, tout concourt à la rendre immédiatement attachante et à se prendre de sympathie et d’empathie pour elle. La belle Anja, est interprétée par l’actrice américano-norvégienne Kaya Wilkins. L’alchimie entre elle deux forme le cœur battant du film.

Harboe se donne âme et corps dans son interprétation, ses crises - appelons-les d'épilepsie - ne semblent pas clichées et illustrent à la fois cet esprit qui s'ouvre et lutte, ce corps confronté à de nouveaux stimulus ( changement d'environnement, expérimentation de certains breuvages que la religion réprouve, désirs charnels inassouvis et inavouables de par son éducation ). L'âme se replie sur elle-même en même temps que le corps. Jusque dans cet ultime spasme filmique dont je ne dirais rien.

Un film venu du nord qui ne peut pas laisser froid.





samedi 2 décembre 2017

Je suis un suicide (ou l'angoisse de la chauve-souris face à la solitude )

Le cross-over (particulièrement affreux ) La Nuit Des Monstres derrière nous, la série Batman peut continuer son bonhomme de chemin.
Suite aux événements du précédent tome, Batman était sur la piste de Hugo Strange (dont le cas a été réglé dans l’affreux récite dont je parle quelques plus haut ) et du Psycho-Pirate, un félon dont le pouvoir est particulièrement retors: il peut vous faire ressentir ce qu’il veut (ou ce que vous voulez si vous y mettez le prix ) .

Ce dernier est détenu par Bane, le seul homme à avoir brisé Batman ( voir Knightfall ou le film The Dark Knight Rises ) , sur l’île de Santa Prisca, un micro-état insulaire ,qui n’est autre que la prison où il a vu le jour et qui l’a retenu avant qu’il ne s’évade, et dont il a pris les commandes. Si retrouver le Psycho-Pirate est à ce point vital à Batman, c’est qu’il a , avant de disparaître, inoculé une peur panique permanente à Claire, sa nouvelle alliée.






Pas folle la chauve-souris, Batman accepte la proposition de Amanda Waller, la chef de la Suicide Squad : Bruce aura l’autorisation de constituer son propre escadron suicide pour infiltrer Santa Prisca… à partir des prisonniers de l’asile d’Arkham s’il lui livre le pirate ( après qu’il ait soigné Claire, cela va sans dire ). Mais peut-il se fier à des hommes et des femmes seulement appâtés par l’envie d’écourter leur peine d’emprisonnement ? Et surtout, Batman est-il vraiment prêt à dirigé un escadron suicide, dont la définition même est d’être constitué de pions à la vie sacrifiable ? Et qu’en est-il de son jugement dès lors que Selina Kyle, Catwoman, se retrouve dans cette équation ?




Tom King est un petit malin et un petit roublard. Le premier chapitre pose les personnages ( connus ou non ) qui formeront l’équipe de choc de Batman ainsi que certains enjeux et offre même des informations qui laisse songeur ( attendez un peu de lire la dernière page consacrée à la dernière recrue du groupe ). Ensuite seulement, Batman se lance à l’assaut de l’île prison. En bon stratège, il a placé ses « co-équipiers » à des postes clés. Batman, l’homme qui ne fait rien ( faits, gestes, paroles) sans but stratégique a-t-il vraiment cette fois-ci les moyens de réussir ? Tom King livre un récit d’infiltration et d’action assez balisé. On se doute trop facilement de certains retournements de veste ou de situation. Mais le véritable enjeu du récit n’est pas là. Il est dans la voix-off.




Batman et Catwoman, Bat et Cat, Bruce et Selina…ces deux-là se tournent autour depuis des années ( dans cette nouvelle continuité , ils n’ont jamais été un couple, seulement des partenaires sexuels ) , au point qu’ils connaissent l’identité de l’autre.Trop fiers et trop obtus pour admettre avoir besoin de quelqu’un dans leurs vies, ces deux têtes de mules sont pourtant des romantiques au plus au point. Et de péripéties en péripéties, de dangers en dangers, la narration du récit se fait au rythme de diverses lettres qu’ils n’ont sans doute jamais osé s’envoyer. Par-dessus une intrigue dessinée prenante mais au finalement assez simple, Tom King complexifie un peu plus la psyché du chat et de la chauve-souris, dévoilant des fêlures qu’ils ne peuvent et ne veulent dévoiler qu’à eux.

Le récit de Bruce nous rappelle si besoin était que sous son masque, il reste un enfant traumatisé à la recherche d’une personne qui comprenne pourquoi il porte un costume d’Halloween chaque nuit. Plusieurs scénaristes, dont Grant Morrison dans son énorme passage sur le chevalier noir, avaient pointé du doigt que Batman était la réponse enfantine à un trauma porté par un homme adulte.
King va plus loin en rajoutant une petite phrase, qui donne son titre à l’album , lorgnant vers une sorte d’instinct de mort. Finement écrit ,le récit qu’écrit King fait que Bruce ouvre tout : son cœur , sa psyché, ses aspirations.
Et accessoirement, ouvre nos vannes. Les mots sonnent juste, les phrases touchent leur cible, les larmes coulent sur nos joues. Ce qui se joue sur Santa Prisca, c’est une partie d’échecs que tout le monde chez les lecteurs sait gagnée d’avance, ce qui se joue entre Bruce et Selina, c’est une nouvelle étape dans leur relation, c’est le cœur du récit, un cœur battant et se débattant entre ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être et avoir.

Cet aspect est exploré plus avant dans les derniers chapitres de ce tome, centré entièrement sur eux deux. Rien qu’eux deux. Tom King nous montre Bruce et Selina «  en rendez-vous » , loin des clichés des comédies romantiques à deux balles mais proches des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Jamais, depuis, Cœur de Silence ( disponible dans "Paul Dini présente Batman, tome 2, chez Urban Comics )  le lien qui unit nos deux amants maudits n’aura été aussi bien écrit, décrit…






Tenez-le vous pour dit, Batman n’aura jamais été aussi tragique et romantique, il y a dans ce recueil les ingrédients d’un grand et beau drame humain, de ceux qui peuvent entrer dans la légende, si vous acceptez de les laisser entrer dans votre bibliothèque. C’est beau, c’est fort, et si j’en crois les previews outre-atlantique, ça ne peut qu’aller cresendo. King fait bouger les lignes du bat-verse et on peut qu’espère qu’une chose, que DC ne fasse pas machine arrière d’ici quelques années. Parce que ces deux-là sont faits l’un pour l’autre et il est grand temps que les éditeurs et les auteurs sortent de la zone de confort inhérente au concept batmanien (batmanesque) et se décarcassent pour faire avec de nouvelles donnes.

jeudi 30 novembre 2017

Le cœur noir du monde.

1933. La crise économique a secoué et secoue encore le monde. Un monde blessé par la guerre et qui s’apprête à y replonger.
Le monde est chamboulé, et celui du cinéma s’apprête à l’être également.
King Kong sort sur les écrans.
Ses réalisateurs, Merian Cooper et Ernest Shoedsack délivrent un film qui fait encore date aujourd’hui. Mais d’où vient-il, ce puissant Kong, premier mythe généré par le cinéma ? Quelles forces obscures l’ont fait surgir comme une évidence à deux réalisateurs qui jusque-là tournaient au plus près du réel ?

C’est la question que s’est posée Michel Le Bris. Et pour y répondre, il nous entraîne dans la vie de ces deux hommes. Une vie faite d’aventures, de dangers, de traumas à extérioriser.
Nos deux lascars se rencontrent en 1919, dans une Vienne laissée aux mains des troupes alliées Italiennes qui, comme tout bon occupant, met à sac , impose sa loi du vainqueur au vaincu. Cooper est un pilote , Ernest , lui,  a filmé l’horreur des tranchées. Une amitié indéfectible va naître en eux deux. Elle les mèneras dans les régions les plus meurtrières du monde : l’Europe de l’est post-révolution rouge , les jungles du Siam à la recherche des tigres mangeurs d’hommes, etc…jusque dans cet univers impitoyable. Non, pas Dallas, Hollywood ! Et la création de la Pan Am, comme ça, en passant. Coop et Shory ( comme ils se surnommaient ) ont traversé les révolutions humaines et techniques. C'est autant à une biographie historique incroyable qu'à un morceau de l'histoire du cinéma que l'écrivain nous convie.

Michel Le Bris s’attache à Cooper comme protagoniste principal. Bien qu’extrêmement riche en personnages, le roman n’est pas à proprement parler choral, et ce même si divers courriers envoyés au héros donnent le point de vue et les ressentis de plusieurs de ses compagnons. En traversant le monde , Cooper et son nouveau meilleur ami fuient une vie ordinaire. Comment revenir derrière un bureau après avoir vécu la grand boucherie de 14-18, assisté aux horreurs de l’humain sur l’humain ? La guerre a ouvert un gouffre en eux et ils n’auront de cesse que de vouloir le définir.

Armé d’un souffle épique et d’un sens du mot (les phrases et leurs enchainements sont une mécanique suisse des mieux réglées ), Le Bris narre les aventures de deux êtres hors du commun et des hommes et femmes, souvent remarquables, qui les ont suivis au cours de leurs vies. D’un coin à l’autre du monde , le sudiste conservateur Cooper farouchement anticommuniste mais détestant que l’homme exploite ses frères plus faibles , et son géant ami du Midwest agricole vont traverser les recoins inconnus, cherchant le cœur noir du monde.

Sur plus de 900 pages , Michel Le Bris nous entraîne dans des aventures parfois à peine croyables. Pourtant, l’homme a passé 8 ans à écrire son roman, 8 ans de recherches, de compulsion d’ouvrages, pour coller au plus près à cette grande fresque littéraire qui serait au roman ce que Cecile B.Demille était au cinéma. La fluidité de l’ensemble est remarquable, alors que l’auteur prend soin de , très souvent , raconter à reculons des événements : le flashback  intervient souvent mais jamais il ne nous perd. Comment y aller autrement, alors que le héros et ses amis les plus proches vivent dans un présent hanté par le passé ?

Alors que les pensées de Cooper nous sont accessibles ( personnage-outil de l’auteur oblige ), Le Bris prend soin de définir les attitudes, les gestes des personnages secondaires ( Ernest donc, mais aussi Fay Wray, Juan Trippe ;  google est votre ami ) pour illustrer par le verbe leurs états d’esprits, dessiner les contours de leurs personnalités et faire apparaître la flamme qui les anime. Autant feu réchauffant, guide dans les ténèbres mais peut-être aussi cet incendie personnel qui pourrait les consumer s’il devait le laisser se répandre en eux.

Grand roman d’aventures , reconstitution d’une époque et de lieux tour à tour exotiques, dangereux ou communs, Kong est un pavé immense ; immense en page ,immense en mots, immense en émotions fortes et en expériences et expérimentations.
Kong est un livre servi par le talent d’un auteur dont l’ambition romanesque est manifeste, presque palpable,tel un Shoedsack dont la caméra restait à portée de main pour capturer l’essence d’un moment, Le Bris se sert de sa plume pour nous coller dans une vie tumultueuse et riche en événements, presque trop pour y croire si cela avait été une pure fiction. Mais la réalité dépeinte ici écrase toute fiction. Sauf celle de King Kong , cette fiction empreinte de la réalité de ses pères, de leurs expériences uniques, tragiques, folles et belles. Les tumultes de l'Histoire, ce maelström indomptable,les affres et les joies privés ainsi que la découverte de mondes presque perdus,tous nous poussent inexorablement, page après page, vers Skull Island, vers cet espace infernal et vert où réside une créature paradoxale, une somme d'expériences et de visions du monde. Vers une vision fictionnelle conçue pour dire le réel.

Écrire, c'est un peu comme jouer aux échecs face à soi-même : il faut placer ses pièces, les faire se mouvoir avec intelligence et y mettre ses tripes et son cœur. Alors seulement, le lecteur qui assistera à la partie se sentira concerné, captivé et à la merci de ce talent précieux qu'est celui de faire vivre devant nous des personnages et des situations capables de nous soulever, de nous émouvoir , de nous passionner. Et transmette cette flamme qui animait les personnages à nos esprits, le temps d'une lecture, ou le temps d'une vie...

jeudi 2 novembre 2017

Gotham-zilla.

Batman – La nuit des monstres , un crossover en 6 chapitres entre les séries Batman, Nightwing et Detective Comics ( soit deux épisodes de chaque série, CQFD) a débarqué en VF à la fin du mois d’Octobre.
Il se situe entre les tomes 1 et 2 de ces 3 séries ( je parle des éditions VF of course ).

Souvenez-vous : lors des premiers numéros de Batman scénarisé par Tom King, divers personnages se donnaient ou tentaient de se donner la mort en parlant d’une tempête imminente et des monstres qui arriveraient avec elle.
Et bien, ça ne loupe pas, la tempête arrive et l’on devine au titre que les monstres seront également de la partie, ambiance !

Dans un souci de cohérence entre les séries, les scénaristes Tom King (Batman), Tim Seeley ( Nightwing) et James Tynion IV ( Detective Comics ) ont écrit le pitch de chacun de leurs épisodes et confié le tout au scénariste Steve Orlando pour qu’il écrive les 6 scripts.
La méthode est loin d’être bête car les dernières tentatives d’histoires gothamites impliquant plusieurs écrivains souffraient parfois de légers soucis : répétitions , faux-raccords ( oui, je sais, c’est une erreur de cinéma mais vous aurez saisi le concept ).
Batman Eternal et Batman&Robin Eternal avaient souffert de ces travers et chercher à les éliminer est des plus louables.

Alors que grondent les vents, que les vagues frappent les côtes et que la pluie tombe si fort que l’inondation de l’An Zéro risque d’être revue comme une anicroche, quelque chose s’anime dans une des morgues de la ville. La chair froide et flasque de quatre défunts s’anime, se réanime sous des formes monstrueuses. Ayant décidé d’aider à l’évacuation des civils de Gotham City ( parce que les forces de l’ordre sont des bras cassés même pour ça à Gotham il faut croire ) , Batman et l’équipe qu’il entraîne avec Batwoman sont confrontés à des créatures hideuses et destructrices. Heureusement que Dick Grayson passait par là pour filer un coup de main.






Sortir Batman (et sa famille/équipe) de leur zone de confort aussi. Si Batounet d’amour a l’habitude d’affronter des menaces autrement plus bigger than life avec la Justice League , le reste des héros de Gotham est bien plus souvent confronté à des vilains certes hauts en couleurs mais au final plus ou moins terre-à-terre. Cependant, le run récent de Scott Snyder avait ouvert des portes vers des folies visuelles parfois dingues, portées par le trait de Greg Capullo, qui s’était révélé l’homme idéal pour illustrer les démentes idées de son scénariste ( ses années sur Spawn l’avaient formé à cette mission).
Hélas, trois fois hélas … c’est de la merde. Orlando n’a pas le talent de Snyder, et les dessinateurs, interchangeables au possible de cette histoire, n’ont pas la moindre ambition narrative ou visuelle.


Un problème de forme et de mise en forme ainsi que de fond, aussi boursoufflé que le visage d’un ado boutonneux qui se serait porté volontaire pour porter les excroissances purulentes de toute sa bande d’amis.

Puisqu’il s’agit d’un crossover, il est de bon ton d’utiliser la majorité des personnages des séries impliquées. C’est donc pour cette raison que l’une des intrigues secondaires, à savoir planquer les gothamites dans des grottes et les faire surveiller par Orphan et Spoiler , est mise en place. Du remplissage pour caser nos deux héroïnes et démontrer leurs capacités à gérer sans l’aide des « grands » quand il le faut.
Pendant ce temps, Batman et Batwoman, en moto, font le tour des monstres en tentant de les abattre. Pendant au moins 4 chapitres.
Lancés à toutes berzingues, nos héros cousins germains font du surplace. Et vous n’échapperez pas aux sidekicks contaminés qui se transforment en abominations parce qu’on est plus à un cliché près. Mollement écrit, jamais divertissant ou intelligent, La nuit des monstres se paye le luxe de griller sa seule bonne idée pour en faire un spectacle Godzillesque étiré sur une longueur excessive quand un autre traitement pouvait faire ressortir la pertinence du propos développé par l’antagoniste qu’est Hugo Strange. Un Hugo Strange ridiculisé au possible et bien moins finaud qu’il ne devrait être.





Et alors que Gotham a subi en une nuit toute la destruction possible ( au pif, le dernier Godzilla + Pacific Rim ) , tout finit bien car la Justice League vient tout nettoyer et reconstruire en deux temps trois mouvements. Inutile et inconséquent , les rares bonnes idées d’exploration de la psyché de Bruce Wayne (provenant sans doute de Tom King ) sont malmenées et à peine développées. Triste constat pour un triste spectacle. Un faux pas gênant pour l’univers du Chevalier Noir.
D’autant plus gênant que le lecteur des séries (surtout les deux centrées sur Batman ) doivent en passer par là pour avoir la résolution d’une intrigue bien mieux entamée par Tom King et sans doute deviner quelques graines qui pousseront sous les mains vertes de James Tynion IV dans leurs séries respectives. Gageons que ce mauvais moment passé, la qualité sera de nouveau au rendez-vous. 

Dans cette débacle, il ne reste à sauver que les couvertures réalisées par Tim Sale, même celles de Yannick Paquette restent peu recommandables (et je l’imagine bien les dessiner dépité tant le bonhomme est talentueux en temps normal ).

Néanmoins, sachez que Batman face à des monstres difformes issus de la science folle ou même face à un être surnaturel n’est pas synonyme de bêtise crasse comme dans l’ouvrage qui nous a occupé : Urban a eu la bonne idée de ré-éditer « Batman et les monstres » & « Batman et le moine fou » de Matt Wagner dans un seul gros volume. Si vous les avez loupé lorsque Panini Comics avait les droits de DC Comics, c’est le moment de corriger cette erreur.



mercredi 1 novembre 2017

L’œil du privé.

Le cloud a explosé. Dans l’orage numérique qui en a résulté, toutes les données sont devenues accessibles. Celles que l’on exhibait et celles, plus obscures, plus intimes, que l’on cachait : nos notes cryptées, de nos recherches google  à youporn. Des familles se sont déchirées, des carrières ont été brisées, des vies broyées. 60 ans plus tard, l’anonymat est la denrée la plus précieuse et internet a disparu. Le 4éme amendement est exécuté de manière extrême, entrainant la disparition de la police au profit de la presse (le 4éme pouvoir), garante de l’information à diffuser ou non. Les paparazzi , détectives privés de l’époque, sont des criminels. P.I ( à lire en anglais, Pi aïe ) est l’un deux. Et lorsque sa nouvelle cliente est assassinée, c’est le début des emmerdes, comme dans tout bon polar (ou même les mauvais) qui se respecte.



Brian K. Vaughan est l’un des scénaristes américains de comics les plus intéressants du moment. Et probablement l’un des plus barrés ( avec Jason Aaron ). Adepte des concepts extrêmes ( une situation courante est disparait soudain ) qui lui permettent de scruter à la loupe des comportements sociologiques actuels, Vaughan semble se faire un malin plaisir à pointer les travers des sociétés non pas en nous moralisant mais en nous plongeant dans un monde différent qu’il nous s’agira d’appréhender au fur et à mesure.
Mais l’homme est un malin. Pour éviter de nous perdre, il va ré-utiliser des codes que nous connaissons. Ainsi, c’est tout l’univers des polars et romans noirs qui sert ici de matrice narrative. Le décorum change, les codes restent. Ainsi que les bonnes habitudes de l’auteur.




Qu’il s’agisse d’œuvres personnelles comme Y,le dernier homme, Ex-Machina ou Saga tout en passant par des univers qu’il n’a pas créé ( X-men ou Buffy ) , Vaughan a toujours pris grand soin de dépeindre des personnages multidimensionnels , ils ont un vécu, une histoire, une psychologie propre. Rien d’étonnant à ce qu’il ait préféré jouer avec Faith Lehane plutôt qu’avec Buffy Summers lorsqu’il livra 5 épisodes de la 8éme saison ,au format comic book, de la série centrée sur la célèbre tueuse de vampires et autres démons. L’on retrouve ce soin ici, avec une nuance : dans un monde où le droit au secret (plus qu’à l’oubli numérique, cet outil n’existant quasiment plus) et à l’anonymat en rue sont rois (via des moyens …surprenant, je vous laisse découvrir les choses ), les personnages , dont on devine un vécu au détour d’une case ou d’un dialogue, ne se livreront pas forcément facilement. Et réserveront même parfois quelques surprises.

Je parlais codes et décorum plus haut, arguant que les codes nous permettaient de nous y retrouver dans un monde fantasmé et différent du nôtre. Et bien c’est le cas : enlevez la couche futuriste et qu’avons-nous ? La presse papier est encore lue, la télé (la teevee) est présente dans tous les foyers et reste le divertissement de masse préféré de la population. Le retour des années 50 en 2076 , le nouvel âge d’or du roman à la Chandler (non, pas celui de FRIENDS). Mais tout en étant un regard posé sur le passé (avec une couche de polish ) , Vaughan n’en oublie pas de scruter l’avenir et ne fait pas l’impasse sur les conséquences de nos comportements actuels qui auront des répercussions certains et certaines répercussions.



Lui et son dessinateur, l’espagnol (ou catalan, dur à dire de nos jours puisqu’il est né à Barcelone ) Marcos Martìn , ont choisi de s’éloigner des clichés instillés dans l’esprit du public depuis le Blade Runner de Ridley Scott, chef-d’œuvre visuel à l’intrigue congrue. Si les gratte-ciels pullulent, c’est une approche plus propre et colorée que les nos deux compères nous livrent ici. Point de pluie éternelle ou de nuages noirs sur nos têtes ( le cloud a sauté après tout, non ? ) , la Californie est pleine de soleil et la lumière fait ressortir des couleurs parfois flashy voire excentriques. Les dessins de Martìn sont élégants, très fins mais non dénués de détails. Son découpage de l’action est lisible et agréable à suivre, parfois très inventif. L’ouvrage se présente dans un format inhabituel, à l’italienne : plus large que haut, comme en cinémascope. Après deux pages, on y est déjà habitué et ce n’est pas rédhibitoire.



La traduction est singnée Jérémy Manesse, que les lecteurs de comics en VF connaissent bien : il a travaillé (travaille encore ?  ) pour Panini Comics durant des années et étaient l’un des rares traducteurs à ne pas prendre l’eau dans cette barque ( non, un zodiac gonflé à l’hélium) qui résistent contre vents et marées en prenant pourtant l’eau. L’homme s’est fait la main sur quelques traductions casse-gueules où il était nécessaire de parfois inventer voir tordre la langue française pour coller au plus près d’un texte qui avait fait de même avec l’anglais. Hors, si la langue de Shakespeare se prête bien à ce genre d’écart, chez Molière, ça grince vite lorsque l’on sort des clous de manière trop voyante.

The Private Eye est donc une réussite, à défaut d’être un immanquable car il ne révolutionne rien. Il est carré, bien pensé, bien exécuté et possède autant d’âme que de message & discours sur l’actuel monde qui est le nôtre. Une utopie/dystopie post-moderne livrée dans un monde post-culturel. Cohérent avec son époque et avec les qualités de ses auteurs. Recommandé !

samedi 28 octobre 2017

Gladia-Thor

Thor Odinson, le dieu de la foudre, puissant porteur du marteau Mjolnir. Héros mythologique , il est bien plus connu de nos jours sous sa forme super-héroïque popularisée par Marvel Studio au cinéma…qui l’a fortement malmené d’ailleurs.
Parent pauvre du Marvel Cinematic Universe, Thor n’aura jamais vraiment eu la chance de voir une vision claire de lui s’imposer dans les salles.
Alors que les univers d’Iron-Man et Captain America ont toujours été clairs ( des thématiques qui leurs sont propres, des combats idéologiques récurrents,etc…et ce malgré les changements derrière la caméra), celui de Thor n’a cessé d’être bousculé au gré des réalisateurs qui s’y sont frotté.
Car si, comme ses comparses des Avengers, un film Thor ne ressemble pas à un autre, la trilogie n’a aucune cohérence sur bien des sujets. Thor est le cobaye d’expérimentations vaguement cinématographiques qui cherchent à le définir et à le placer quelque part sur l’échiquier des super-héros de l’écurie Marvel au cinéma.
Thor Ragnarok est-il enfin le film qui lui offrira ses lettres de noblesses et la possibilité d’être autre chose que le comique de service au sein des Avengers ?

En parlant d’Avengers, nous avions laissé Thor à la fin de Age of Ultron, perturbé par des prémonitions cauchemardesques concernant les pierres d’infinité, le grand blond asgardien était parti en quête d’informations et desdites pierres. Pendant que ses amis se mettaient sur la tronche dans Civil War, Thor arpentait le cosmos.
Alors que s’ouvre le film, notre fier héros n’ayant pas trouvé les pierres, se concentre sur l’aspect apocalyptique de ses rêves et cherche à savoir comment éviter le Ragnarok, la fin des temps pour Asgard ( du moins du point de vue de Marvel car les mythes nordiques parleraient plutôt de l’apocalypse totale ).
Pour sauver son foyer, Thor devra affronter Hella, la déesse de la mort et faire équipe avec Loki, son frère adoptif, le dieu de la malice et pas la personne de confiance absolue. Mais même en combattant côte-à-côte, nos deux dieux sont éjecté par Hella bien loin de leur patrie et échouent sur Sakaar, une planète poubelle dirigée par le Grand Maître, un dictateur excentrique adepte des jeux du cirque. Si Loki a su se faire une place dans la haute société de ce monde, Thor en revanche se retrouve en bas de l’échelle. La déesse de la mort a détruit son marteau et sa force physique est sa seule arme désormais. Le voila qui devient gladiateur sur un monde qu’il ne connait pas et qu’il doit absolument quitter au plus vite car sur Asgard, le massacre de Hella a commencé.







Sur le papier, le film de Taika Waititi possède un potentiel énorme ! Du drame, des rebondissements, de l’action à gogo. Dans les faits, le réalisateur ayant lui-même avoué qu’il ne cherchait pas à faire un film sérieux, le long-métrage est vide. Sauf d’humour (souvent très drôle d’ailleurs).  Chaque enjeu dramatique, chaque situation sont systématiquement suivis d’une grosse vanne, d’un gag potache qui vient désamorcer la faible dramaturgie qui se mettait en place. On touche le fond lorsqu’en moins de 10 minutes, la même blague débile à base d’anus se répète deux ou trois fois.

Le montage n’aide pas non plus. Alors que Thor et Loki font la connaissance d’une Valkyrie exilée et retombent sur Hulk qui vit très bien en tant que champion des combats de gladiateurs de la planète, l’histoire doit avancer sur Asgard. Mais ce récit parallèle, qui sert surtout à montrer Cate Blanchett en combinaison moulante et avec un casque de combat ridicule qu’elle fait apparaître  juste avant qu’elle s’énerve, est mou du genou et vient toujours s’intercaler lorsque l’action sur Sakaar commence à devenir intéressante. La tension ne monte donc jamais. Mais on rigole. Thor ne semble stressé que lors du fameux caméo de Stan Lee, le reste, c’est de la déconne qui le retient avant sa rentrée sur Asgard voyons !






Le second bon point est à mettre au crédit des designers visuels et des équipes d’effets spéciaux. Le côté SF est moins cheap que le premier Gardiens de la galaxie et pas aussi vomitoire que le volume 2 du navet cosmique précité. Taika Waititi doit avoir deux fulgurances de réalisation durant tout le film mais dès que les petits gars des SFX sont aux commandes, ça défouraille bien mieux à l’écran, même si quelques passages frôlent le ridicule sur la fin. Mais bon, le réalisateur ne voulait pas faire un film sérieux, alors c’est pas grave hein ?



Dans la catégorie « pas sérieux » , les rares spectateurs à n’avoir pas éteint leur cerveau durant le film remarqueront beaucoup d’éléments qui viennent contredire ce que les deux autres films auront mis en place ou insinué. Des personnages disparaîtront, à commencer par Jane Foster ( Natalie Portman ) qui aurait rompu avec le dieu du tonnerre on ne sait quand (et le monde entier est au courant alors que Mr était en voyage dans le cosmos depuis deux ans, alors quand, par les couilles d’Odin, a-t-il eu le temps de faire la une des tabloïds ? ) ou encore Lady Sif qui n’est même pas mentionnée une seule fois. Mais hé, le réalisateur ne voulait pas faire un film sérieux alors on va pas commencer à se poser des questions sérieuses hein ?






Thor Ragnarok est le meilleur film Thor : enfin des enjeux, même s’ils sont apriori rigolo malgré le sujet ( la fin d’un monde quand même ) , plus ambitieux visuellement (mais la carrosserie cache mal le vide de la coquille causé par un humour phagocytant au possible ) et portant en son sein un potentiel éminemment dramatique pour la suite de la vie de Thor sur grand écran , ce dernier dévoilant enfin des capacités qui pourraient en faire le Superman marvelien qu’il est supposé être (et qui l’était presque dans les comics d’ailleurs ). Mais au final, le film est surtout une aventure potache déséquilibrée dans sa progression narrative , reflet total de la méthode Marvel Studio à laquelle n’auront échappé que peu de films ( essentiellement les 3 Captain America, Incredible Hulk et un peu Age of Ultron et Doctor Strange ) . Comment Marvel a-t-il réussi à créer un reflexe de Pavlov chez le spectateur qui se rue sur chaque film du studio voila une question qui mériterait une étude poussée.

lundi 2 octobre 2017

Espérer le soleil.

Quand on pense science-fiction, fantastique, fantasy, ce sont bien souvent des auteurs anglo-saxons
qui nous viennent en tête. La production anglophone de récits de ces genres est si énorme que peu seraient sans doute capables de citer des romanciers francophones. Pourtant, il serait mensonger de comparer la France et la Belgique à leur production cinéma. Au niveau de l’écriture, nos pays abritent des talents capables de rivaliser avec nos cousins d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. Citons Émilie Ansciaux, Alex Nikolavitch , Pierre Pevel, Xavier Mauméjean, Thomas Day et Nelly Chadour donc, qui nous occupera le temps de cette critique.

1951. Staline a dévasté l’Europe par le feu nucléaire. L’hiver infernal et radioactif qui s’est installé sur le monde a caché le soleil.
Alors la neige est grise, l’humeur vire au noir à Londres où de l’horreur ayant mis fin à la guerre ont surgit des hordes de créatures démoniaques. Les Rôdeurs ont infesté les souterrains. Des vampires bas de gamme en comparaison de Vassilissa, une vampire russe plusieurs fois centenaire inféodée à l’armée anglaise. (Ça vous fait penser à Alucard dans le manga Hellsing ? Il y a de ça mais la russe est un tout autre animal !)
Alors que des enfants disparaissent, la police lance Vassilissa sur les traces du coupable avant que les tensions communautaires ne ravagent la ville. C’est dans cette ambiance cendreuse qu’Arthur, reporter-photographe américain fera la connaissance de Gwen, pauvre petite fille riche et de Satinder, jeune sikhe dont les petits frères ont disparu. C’est également dans cette bonne vieille capitale de la perfide Albion qu’il retrouvera James Hawkins, chef de la pègre et vieille connaissance.

Le mélange des genres, c’est super. Une fois mixés et incorporés les uns aux autres, il est parfois difficile de placer une histoire dans une case précise. Oh certes, on peut sentir bien souvent un courant dominant mais lui seul ne peut définir l’œuvre. Uchronie, fantastique, urban fantasy, horreur même , se côtoient en un joyeux tour de montagnes…russes, bien évidemment. Pourtant, le train sur le départ semble un peu lent. Chadour va tout d’abord poser ses personnages principaux et malheureusement, l’amateur de vampire déchante un peu quand il comprend (bien trop vite) que l’accent ne sera pas forcément mis sur Vassilissa. Passés cette petite frustration  et la mise en place de l’échiquier, ça y est , la chenille peut démarrer.

Dotée d’un style sans fioriture mais néanmoins travaillé pour ne pas être épuré, Nelly Chadour nous entraine dans un monde ravagé parfois autant que les vies de ses personnages. Généreuse, elle ne prive pas son lecteur de surprise et il serait mensonger de parler ici de roman de vampire car le suceur de sang est un élément fantastique parmi quelques autres dont je vous laisse la surprise.  Si certains aspects fleurent la série B décomplexée mais pêchue, c’est surtout dans les moments d’angoisses et d’explorations psychologiques que l’auteure est la plus forte. Aucun personnage ne sonne creux, car aucun ne l’est. Leurs passés ont marqué leurs psychés, leurs chairs et leurs parcours. Très vite ils existent pleinement pour le lecteur.

L’auteure s’amuse (et nous avec ) en jouant avec les codes et les connaissances populaires sur certains sujets pour les tordre ou en faire quelque chose de neufs. Tous ces éléments profitent à une intrigue qui, une fois sur orbite, ne s’arrête plus avant un grand final tant épique sanglant que cathartique. Une agréable découverte qui ne renouvelle aucun des genres auxquelles elle appartient mais qui se tient, nous tient et fait rimer efficacité narrative avec réel talent d’écrivain ( non, les deux ne vont pas forcément de paire : regarder Da Vinci Code, difficile de lâcher le livre et pourtant au final, c’est pas jojo ) : ça se pose quand il faut, ça hémoglobine , ça brûle , ça surprend et au final, c’est qu’on referait bien un tour dans ce wagon d’Halloween-Land lancé un soir de vendredi 13.

Himmlers Hirn heißt Heydrich

L’Histoire avec un grand H n’est jamais qu’une grande ligne noire vue du ciel.
Mais à mesure que l’on se rapproche, on ne peut que constater que cette entité qui nous semblait simple et assez lisse est en fait une enchevêtrement de moyennes et de petites histoires.
La ligne noire est gravée d’une multitude de hiéroglyphes distincts.
Le battement d’ailes du papillon peut faire basculer le récit ou n’être qu’une anecdote. Mais rien n’est vraiment linéaire, tout n’est pas inscrit dans les livres ou la mémoire collective.
Ainsi, si des figures telles que Jefferson, Louis XVI, Staline ou Hitler naviguent dans la culture de la population, combien connaissent les noms et les actions de leurs proches collaborateurs ?
Les férus d’Histoires ne sont au final pas si nombreux que cela et le cinéma, média de masse par excellence, aime venir de temps dévoiler les branches et les feuilles du tronc de l’Histoire.
L’arbre ne se reconnait qu’à l’anatomie de son arborescence. Sans elle, il est nu !



C’est donc quelques branches de la Seconde Guerre Mondiale que va s’attaquer  Cédric Jimenez, qui avait réalisé La French, thriller français avec Jean Dujardin et Gilles Lelouche , traitant de la «  french connection » dans les années 70. Il replonge de nouveau dans le passé donc, en décidant de nous narrer l’opération Anthropoïde , un attentant allié contre le nazi Reinhard Heydrich, l’homme au cœur de fer, le cerveau de Himmler en personne.

Non dénué de talent et d’ambition, Jimenez s’entoure d’un casting international mais à prédominance anglo-saxonne pour son long-métrage à qui il prévoit une carrière mondiale.
Le scénario s’inspire du roman HHhH de Laurent Binet , dont l’originalité résidait dans la branlette intellectuelle résidant dans la technique d’écriture où l’auteur se mettait en scène, donnant par moment son opinion sur telle ou telle information historique ( une critique des sources n’est jamais une mauvaises choses ) et glissant sur des considérations personnelles ( n’y écrivait-il pas ses espoirs de voir un grand du cinéma américaine se pencher sur son livre ?  ) et critiques littéraires ( 20 pages , oui, 20, consacrée à descendre le roman Les Bienveillantes et que son éditeur a décider de faire sauter. Un journal américain a mis la main dessus et les a traduites si jamais cela vous intéresse).
Cédric Jimenez et ses scénaristes évacuent toutes références à Binet et se concentre sur l’histoire de Heydrich et celle de Jan & Jacob, les deux soldats au cœur de l’attentat contre le SS.

Au cinéma, nous sommes finalement peu habitués à ce que le Nazi nous soit présenté autrement que comme une entité à la limite du mythologique : il est iconique, habité d’une idéologie précise et malfaisante. Il pourrait aussi bien être un vampire ou un zombie. Il est. Point. Comme né d’une matrice nazie qui produirait ces hommes à la chaîne. Comment s’étonner dès lors de l’électrochoc d’un film comme Der Untergang qui présentait un Adolf Hitler humain ( dans le sens psychologique du mot ) ? Expliquer la monstruosité semblait être une hérésie totale, un tollé formidable fera au film une publicité phénoménale.
Pourtant, dès 1952, Robert Merle, dans son roman La mort est mon métier , s’était penché sur la question du basculement d’un homme vers l’idéologie nazie.
Car oui, expliquer n’est pas pardonner. Comprendre est la base absolue de tout raisonnement scientifique, que cela soit dans le domaine des sciences dure ou des sciences humaines ( dont fait partie la psychologie ). Démystifier l’entité « Nazi » est une nécessité , encore plus de nos jours ou des relents nauséeux portant son odeur ou des effluves sœurs pullulent de par le monde. Comprendre l’ennemi, c’est se donner les moyens de l’abattre.

Il est ici notable de constater que, lorsque ces questions sont abordées sous le prisme d'une fiction contemporaine ( La vague ) ou d'un genre considéré à tort comme moins noble (le fantastique et/ou la science-fiction ) , personne ne s'offusque. Comme si représenter le réel (ou du moins un réel passé mais néanmoins passé à la moulinette de l'art cinématographique qui n'est que farce et illusion ) pouvait parfois être un sacrilège. Pour les plus philosophes d'entre vous, tentez de comparer cette réaction outrée de certains avec le "devoir de mémoire", ça risque d'être croquignolet.

Or, si le fantastique et la SF sont si importants en tant que genres, c'est parce que leur faculté allégorique permet d'aborder presque tous les traumas sans avoir peur des tabous et en étant certain de ne pas offenser les victimes. S'attaquer à une réalité historique est donc un exercice délicat car , contrairement à Dark Vador, des victimes du nazisme vivent encore.

Jimenez va entamer son récit en nous présentant une sorte de matin idyllique. Des enfants jouent dans le parc d’une grande bâtisse. Un homme que l’on devine être leur père vient les attraper, les faire rire. Les laissant à leurs jeux d’enfants, cet adulte rentre par la grande porte et va s’habiller pour le travail. Son habit, une uniforme SS vient jeter un trouble. Ce père que l'on devine ou suppose aimant porte l’emblème du mal. Léger malaise. Non, gros, carrément.




Le film embrayera ensuite sur un flashback relativement long, le premier tiers du film, qui nous narrera par le détail qui il est et pourquoi il a adhéré au parti fondé par le petit autrichien barbu. Par la même, c’est le basculement d’une partie de l’Allemagne qui nous est comptée par la métaphore. Disgracié et humilité par la cour martiale devant laquelle il comparait, Heydrich est un peu à l’image du pays , affaibli sous le coup d’une humiliation : le traité de Versailles n’est pas loin. Ce document aura fait du mal au pays, la crise de 29 aura achevé le travail. Action-Réaction. La première loi de Newton s’applique à tout !





Et si j'étais né en 17 à Leidenstadt 
Sur les ruines d'un champ de bataille 
Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens 
Si j'avais été allemand ? 

Bercé d'humiliation, de haine et d'ignorance 
Nourri de rêves de revanche 
Aurais-je été de ces improbables consciences 
Larmes au milieu d'un torrent 
( Jean-Jacques Goldman).

Introduit par sa femme, adhérente au parti, auprès d’Himmler, Heydrich intègre les SS et commence son ascension au sein des services de renseignements. Il y trouve un endroit où exprimer sa frustration sous la forme d’une violence de plus en plus grande. Plus son pouvoir grandi, plus il en usera de manière méthodique et inhumaine. Une véritable machine à tuer se met en place. Intelligent et rusé, il sera de ceux qui mettront sur pied la nuit des longs couteaux ( l’élimination des SA dont les SS dépendaient jusque-là ) et plus tard la solution finale sur les Juifs d’Europe. Hitler le nomme protecteur de la Bohème-Moravie et il part donc prendre ses quartiers à Prague.



Dans le rôle de cet homme frustré et finalement faible à qui le pouvoir a donné un échappatoire ( l’arme préférée et utilisée amoureusement par les médiocres ) , on retrouve Jason Clarke, acteur dont le visage apparait régulièrement sur les écrans mais dont le grand public ignore le plus souvent le nom. Grimé en Aryen pur jus, Clarke transpire son personnage par tous les ports et c’est avec regrets que l’on constatera quelques lignes de dialogues éparses venant sous-ligné ( comme s’il fallait encore le faire ) qu’il est le méchant de l’histoire dont l’ascension est rendue aussi passionnante que glaçante.
Glaçante comme Rosamund Pike ( Gone Girl ) dans le rôle d’une épouse qui finira délaissée et dépassée après avoir mis les pieds de son mari aux étriers du nazisme. Alors que la population souffre sous les coups de son mari (et de ses sbires ), sa psyché encaisse le comportement sadique d’un époux qu’elle pensait connaître, voire peut-être même contrôler. Action-Réaction.



Le second tiers du film est monté selon un parti-pris osé : le faire devenir un second rôle en retrait, soudain, le film nous narre l’entrainement de Jan et Josef, deux soldats tchécoslovaques qui seront envoyé en mission pour tuer Heydrich. Action-Réction.
Espionnage-Contre-Espionnage.

 Nos deux larrons surgissent dans le récit après près de 50 minutes de récit. Et si cette partie de l’intrigue est essentielle, elle nécessite que le spectateur refasse le même chemin qu’au début du film : découvrir des personnages et s’intéresser à eux.
Fort heureusement, Jimenez les plonge très vite dans une ambiance de suspens prenante qui nous fait nous attacher à eux avant de commencer à un peu les connaître. Le destin de ces nouveaux héros et de Heydrich se scellera lors d’une scène explosive qui donnera lieu au troisième acte, paradoxalement plus mou alors que peu avare en action, exactions et sacrifices humains à la cause résistante face à la barbarie hitlérienne. Plus chorale, cette partie de l'intrigue hérite du plus grand nombre de personnages secondaires mais pas d'assez de temps pour les développer pleinement. Ils sont essentiellement une fonction : résistant courageux, petite amie d'un héros, etc... Ce soudain manque de profondeur psychologique jure un peu avec la première partie qui en avait fait sa force motrice.




En choisissant de tourner en numérique sans tenter de donner un cachet «  pellicule de cinéma » à son film, Cedric Jimenez crée une atmosphère dérangeante. Son image n’est plus tant un écran de cinéma qu’une sorte de fenêtre réaliste vers la boucherie (les boucheries) .
Un montage astucieux sous forme de narration à la chronologie alternée et jouant sur les flashbacks vient créer une mécanique narrative intrigante qui va crescendo, jusqu’au 3éme acte donc, plus convenu mais néanmoins puissant émotionnellement.

Portrait psychologique passionnant de la création d’un monstre, récit de guerre et de résistance filmé sans esbroufe ( la violence est sale et sanglante ) mais non sans un sens de l’action cinématographique classique  , le film manque d’un point de vue : s’agit-il d’un drame précis ou d’une aventure guerrière haletante au suspens palpable qui aurait pris le temps et le soin de définir l'ennemi à abattre ?
L’entité finale est bicéphale et impersonnelle. Mais impossible de décrocher avant le générique de fin. Son efficacité réside dans son intrigue tentant de coller le plus près possible à la réalité des faits (et ce même si le cinéma , dans son obligation de narrer un récit , se doit de parfois romancer ou ajuster des détails pour ne pas se perdre en circonvolutions parasites ) et sa bipolarité filmique , une fois assimilée, doit sans aucun doute s’estomper lors de visionnages ultérieurs.

vendredi 29 septembre 2017

"Ghost in the Shell, la saga cyberpunk décryptée" ou " Les androïdes rêvent-ils de se faire pigeonner?"

2017 aura été l’année Ghost in The Shell : un film hollywoodien à gros budget et grand spectacle, l’édition de la série Arise, la ré-édition perfect des divers mangas et la sortie , enfin ( !!!!) en blu-ray de la longue série Stand Alone Complex.

C’est donc avec une certaine joie que fut accueillie l’annonce d’un ouvrage édité conjointement par Huginn&Muninn ( gros éditeurs de beaux livres sur la pop-culture ) et Kana, la branche manga des éditions Dargaud.

Débarque donc sous une couverture à jaquette du plus bel effet Ghost in the shell, la saga cyberpunk décryptée!Un sujet vaste , une promesse colossale.
Mais une promesse électorale tant le titre de l’ouvrage tient d’un mensonge que ne renierait pas 99% de nos élus.

Premier indice qui devrait mettre la puce à l’oreille : l’épaisseur.
160 pages pour décortiquer un corpus de 600 pages et plus de 30 heures d’adaptations cinématographiques et télévisuelles, ça semble plus mince que Kate Moss après avoir perdu un os.

Et en effet, à la lecture, c’est la débandade. Ghost in the shell est une œuvre culte et visionnaire qui aborde des notions aussi passionnantes que l’évolution technologique de pointe : le cyber-espace, les prothèses cybernétiques, ce qui reste d’humain en nous une fois que l’on accepte de petit à petit céder aux sirènes de devenir un cyborg, les I.A , l’évolution politique mondiale, etc…

Les premières annonces sur les sites spécialisés semblaient promettre un ouvrage maousse costaud.Comptez une épaisseur d'un tiers par rapport à cette image.

Et que retrouve-t-on dans ce livre supposé être un hommage à un tel monument ?
Un résumé plus ou moins détaillé des œuvres animées, quelques croquis éparpillés, beaucoup d’images provenant des dessins-animés et deux malheureuses interviews croisées , l’une consacrée aux deux actrices ayant doublé vocalement le major Mokoto Kusanagi et une autre des réalisateurs ayant officié sur les trois déclinaisons japonaises du manga.
Des interviews peu intéressantes tant tout le monde semble vouloir dire du bien de son collègue et se tirer la nouille allègrement dans un bel exercice de langue de bois promotionnel comme le cinéma ultra-commercial aime le faire dans les making-of au rabais inclus dans les bonus blu-ray du premier film venu.

Aucune analyse , je dis bien, aucune, n’est présentée, développée, proposée !
Le titre est donc bel et bien mensonger, rien n’est décrypté à part peut-être certains aspects visuels ( le look de certains personnage et l’architecture…mais le tout reste très à la surface des choses, des choses que le spectateur avait déjà compris à la vision de l’ensemble ).

Le manga de Shirow Masamune est à peine évoqué alors qu’il est à la base de tout.
Kana n'avait les droits que de l'adaptation du premier film en manga, c'est en effet Glénat qui s'occupe de la VF du manga d'origine. Le fait que cet éditeur ne soit pas associé au projet était une puce supplémentaire à notre oreille, un murmure que notre ghost n'a pas senti assez tôt.







Il s'agit en fait de la traduction du livre japonais Ghost in the Shell Perfect Book 1995-2017 , un ouvrage que l'on imagine bien avoir été pensé pour être réalisé en vitesse pour surfer sur la sortie du film de Ruppert Sanders.




Au mieux, le livre est un guide officiel couvrant les dessins-animés, listant les épisodes, proposant des résumés plus ou moins détaillés ( la série Stand Alone Complex se contentant d’en rester à des résumés type Télé 7 Jours car il manquait vraisemblablement de la place pour détailler l’ensemble de la série ) et présentant encore et encore les mêmes personnages dont les déclinaisons d’une œuvre à l’autre sont identiques à 99% ! Du remplissage pur et simple.




Pour décrypter et analyser Ghost In The Shell, chose que la couverture promet , ce livre est aussi utile qu’une valise sans poignée.
Une arnaque pure et simple qui aurait au moins pu avoir la décence de proposer un bon de réduction pour une crème contre les hémorroïdes qui ne manqueront pas de fleurir sur le derrière des pigeons qui se feront avoir par une cover aguicheuse et leur sentiment d’amour pour une saga riche, complexe et tentaculaire, au moment de refermer ce semi-art book bien pauvre au demeurant.
35€ pour ça, ça fait mal au cul !